Visa pour l’image et l’ombre du Covid… Ph Rochot

Visa pour l’Image peut-il exister sans les projections du Campo Santo et les rencontres du Palais des Congrès ? La réponse est oui. Le 32ème festival du photoreportage tiendra une nouvelle fois sa place dans la ville de Perpignan, mais avec des modifications non négligeables: une vingtaine d’expos seulement, réparties sur trois sites suffisamment vastes pour permettre le respect de la distanciation physique, avec bien sûr masques et gel à portée de main. Les projections, les rencontres et d’autres expos se feront sur le net. Les fans d’images qui ne pensent la photo qu’en argentique tirée sous format 50 x 60 seront sans doute surpris et déçus. Les nouvelles technologies permettront de passer à un autre mode de lecture. Pour le patron du festival Jean-François Leroy, c’est « l’occasion de perturber la « routine » des formats de Visa pour l’Image, de faire appel aux nouvelles écritures possibles pour vous présenter les reportages sélectionnés cette année. »

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Covid à New-York: (c) Peter Turnley.

Le virus a donc bousculé la tradition. Et pourtant c’est ce redoutable Covid-19 qui nous permet d’apprécier à sa juste valeur un reportage clé qui fera l’honneur de ce 32ème festival: celui de Peter Turnley sur la pandémie vécue à New-York. Peter fait partie de ces gens d’image qui ont fait la Une des grands magazines américains à de multiples reprises avec leurs photos de guerres ou de catastrophes. Et celle-ci en est une. Bloqué à New-York par la fermeture des frontières, ce reporter américain a saisi son éternel Leica monochrome, acheté masques, gants et gel et sillonné la grande métropole américaine désertée, masquée, choquée, désorientée…

Covid à New-York: (c) Peter Turnley.

Les témoignages visuels qu’il nous rapporte sont d’une grande profondeur et d’une grande sensibilité. Il explique ainsi sa démarche: « Le premier jour j’ai fait ce qui m’est le plus naturel. Je suis sorti marcher avec mon appareil photo. Ce que j’ai vu m’a sidéré et bouleversé. Je me suis rendu compte que pour la première fois, j’allais être témoin d’une guerre menée contre un ennemi invisible dans mon propre pays, que cela allait avoir un impact sur chacun d’entre nous et que chacun avait sa propre histoire. Il est essentiel de témoigner de ce moment et des histoires de tous ces héros et victimes quels qu’ils soient, pour nous aider à nous rassembler aujourd’hui et en garder une trace. »

Peter Turnley se voit donc exposé au Couvent des Minimes, la consécration naturelle pour les grands photoreporters. Une expo collective sur le Covid-19 sera également présentée mais c’est bien le travail de Turnley qui dominera la scène ».

Est-ce la pandémie qui a freiné le travail des photoreporters de guerre, les conflits du monde qui se banalisent ou les choix de Visa qui évoluent ? Je vois moins de guerres à l’affiche du festival alors que chaque année Visa insiste sur ces conflits dits oubliés et ces guerres dont « on » ne parle pas. Je note quand-même l’expo de Anush Babajanyan sur le conflit du Haut-Karabakh qui dure depuis plusieurs décennies et touche le sol du Caucase. Il oppose les forces d’Azerbaïdjan et les forces arméniennes. Cette série est importante puisque l’auteure a obtenu le prix Canon de la femme reporter.

Famille du Haut Karabakh. (c) Anush Babajanyan.

Le travail des femmes photoreporters est de plus en plus présent chaque année. Je pense à l’expo de Nicole Tung sur la révolte de Hong-Kong et intitulée « Les contestataires ». J’aime cette image étonnante de manifestants brandissants leurs portables éclairés, tout comme ils brandissaient dans le passé des bougies lors de la révolte de Tiananmen… « C’est David contre Goliath dit Nicole Tung, même si la plupart des observateurs reconnaissent que le mouvement pro-démocratie est voué à l’échec. Malgré tout, les manifestants persistent: sans avenir ils n’ont rien à perdre. »

Hong-Kong: (c) Nicole Tung

Chloé Sharrock fait également partie des femmes reporter à l’honneur avec sa série intitulée « Sugar Girls » qui dénonce le scandale des mutilations de femmes dans l’état indien du Maharashtra.

Sugar Girls de Chloé Sharrock

Chaque année des milliers de femmes, toutes coupeuses de canne à sucre, sont victimes d’hystérectomies abusives. Cette pratique qui consiste à retirer l’utérus de la femme est encouragée par de nombreux employeurs des plantations de canne à sucre, les mukadams, dans le but de mettre fin à leur menstruation et ainsi accroître leur productivité. C’est aussi un business rentable pour certains médecins du secteur privé.

Le continent indien demeure une terre riche pour le reportage. On retrouve avec plaisir le travail de Sarah Caron sur une communauté en voie de disparition au Pakistan du sud: « Les derniers Mohana ». Elle présente ainsi ces populations: « Surnommés le peuple oiseau ou les seigneurs de la mer, les Mohana sont les descendants des premiers peuples d’de la vallée de l’Indus dont les vestiges se trouvent à Mohenjo Daro, un site archéologique sur les bords de l’Indus.

Les derniers Mohana: (c) Sarah Caron.

Ils ne sont plus aujourd’hui qu’une poignée à vivre dans le dernier village flottant du lac Manchar, dans la région du Sind. Le paradis de ces pêcheurs est aujourd’hui menacé par les déchets industriels qui empoisonnent les eaux de ce lac gigantesque aux allures de mer intérieure ».

L’écologie est devenue un thème incontournable au festival Visa pour l’Image. On retrouve ainsi l’inévitable marronnier sur la destruction de la forêt amazonienne avec l’expo de Victor Moriyama du New-York Times, mais aussi des sujets plus complexes comme « Sécheresse et déluge en Inde » de Bryan Denton. Le photographe s’est interrogé sur l’évolution de la mousson en Inde, pays qui vit les dérèglements climatiques avec des pluies de plus en plus violentes, alternant avec des périodes de sécheresse de plus en plus marquées.

(c) Bryan Denton.

Sane Decks expose de son côté le problème de l’eau à Cuba avec son « Manifesto del agua ». Avec la croissance démographique et les effets du changement climatique, les eaux de pluie et les eaux souterraines de l’île ne suffisent plus à répondre aux besoins en eau douce de la population. C’est une armée de travailleurs qui chaque jour est chargée d’approvisionner la population en eau potable par des norias de camions citernes.

 

Sane Derks: Manifesto del Agua.

La planète submergée par le plastique est également un thème vendeur que sait exploiter James Delano, résidant à Tokyo où il observe les multiples usages de ce plastique indestructible, dont l’homme ne parvient pas à se débarrasser.

Planète plastique de James Delano.

La pollution, il faut aussi la chercher sur notre vieux continent. Le reportage réalisé par Elena Chernyshova dans la baie d’Augusta en Sicile nous montre les émissions excessives de polluants, l’enfouissement sauvage des déchets industriels, le rejet en mer de boues toxiques et de mercure… Depuis 1958, on estime que plus de 500 tonnes de mercure ont été déversées dans la baie d’Augusta sans que cela n’émeuve les autorités.

Visa pour l’Image a pu évaluer tout au long de ces dernières années l’importance des sujets animaliers. Avec l’expo de Ronan Donovan « Au plus près des loups dans l’extrême arctique » le festival nous emmène dans une famille de loups. L’auteur a passé plus d’une année à étudier le comportement des canidés face aux bouleversements climatiques, notamment dans le parc américain de Yellowstone.

Roman Donovan et ses loups de l’Arctique.

Visa a pour habitude de présenter les World Press de l’année et l’image de Yasuyoshi Shiba, vainqueur du prix 2020, fera sans doute date. C’est celle d’une manifestation à Khartoum contre la dictature d’Omar el Béchir. Mais cette manif est hors du commun car elle prend la forme d’une sorte de prière, digne, sincère avec des participants recueillis dont le comportement change des violences habituelles. « L’Afrique dit l’auteur m’enseigne ce que je ne sais pas ou que je ne sais imaginer. »

Manif au Soudan: (c) Yasuyoshi Shiba

L’édition 2020 du festival Visa pour l’image fera t-elle date ? Pas sûr. Mais elle a le mérite d’exister et surtout de maintenir ce cap que défend Jean-François Leroy quand il écrit dans son édito de présentation: « Dans ces temps tumultueux où la frontière entre les opinions et les faits se trouble chaque jour un peu plus, où des informations non vérifiées animent les débats des réseaux sociaux jusqu’aux plateaux télévisés, nous pensons que Visa pour l’Image peut apporter plusieurs choses dont l’époque semble cruellement manquer. Du fond, de la nuance et de la mise en perspective. Encore, et toujours, l’essence du photojournalisme. »

Philippe Rochot

Perpignan du 29 août au 27 sept.

Du 31 août au 5 septembre de 10h à 23h et du 7 au 12 septembre 2020, de 10h à 20h: chapelle de la Funeraria du Campo Santo100 places max, visionnage des projections du jour en boucle chaque heure (masque obligatoire)

https://www.visapourlimage.com/festival/expositions

 

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