Chine : mirages et fantasmes sur les nouvelles routes de la soie (suite)… Philippe Rochot

Le pouvoir chinois se réserve régulièrement des doubles pages dans « un quotidien parisien du soir » afin d’expliquer les progrès fulgurants enregistrés par le développement des « nouvelles routes de la soie.» Mais les perspectives ne sont pas forcément brillantes et cette percée vers l’ouest est loin d’être une promenade de santé… « Tous les voyants sont au rouge » en Asie centrale estime Emmanuel Lincot, spécialiste de la Chine contemporaine et Directeur de « Asia Focus », rencontré à l’Institut d’Etudes de la Défense nationale (IHEDN).

Marché de Kashgar: Xinjiang, Chine: 2005 (Ph Rochot)

Au Kazakhstan par exemple, le président Nazarbaïef est en fin de parcours et cèderait la place à son premier ministre Karim Massimov qui appartient à l’ethnie ouighour : une étiquette pour laquelle les Chinois affichent la plus grande méfiance car l’homme ne serait pas disposé à appliquer la politique de fermeté préconisée par Pékin à l’égard des populations musulmanes… Pour le professeur Lincot, le Tadjikistan serait au bord de la guerre civile, ce qui représente un obstacle sérieux à l’offensive économique de la Chine.

Quelques tracés de la route de la soie: « Reseau-international.net. »

Difficile également de défier la dictature installée au Turkménistan et son président au nom imprononçable (Gourbangouly Berdymoukhamedov) qui se fait appeler « patron protecteur. » Une partie du pays serait menacée par la famine. Au Kirghizistan, un attentat suicide en 2016 contre l’ambassade de Chine à Bichkek, la capitale, a stupéfait les Chinois et marqué un coup d’arrêt au developpement des relations entre les deux pays… En Afghanistan, la Chine reste tentée de prendre la place laissée par les forces américaines et celles de l’OTAN, mais elle redoute aussi de voir ses soldats s’enfoncer dans un bourbier sans nom. Elle dispose pourtant d’un allié de poids avec le Pakistan, mais là aussi le pouvoir chinois a du mal à décoder la situation complexe qui règne au « pays des purs ».

Pakistan-Afghanistan: zone tribale. (c) Ph Rochot.

La Chine était fière d’avoir bâti le port de Gwadar au Baloutchistan, mais trois de ses ingénieurs ont été assassinés : un acte qui sonne comme un avertissement lancé par les rebelles baloutches face au « trait d’union » que les Chinois veulent tracer entre l’Asie et le Moyen-Orient.
Un œil sur le grand voisin russe permet de voir que Moscou redoute d’être écarté de ces routes de la soie qui traversent pourtant l’ancien empire soviétique. Le rapprochement entre Moscou et Pékin s’arrête au « Groupe de Shanghaï » qui accueille à présent huit pays dont l’Inde et le Pakistan, avec deux objectifs : la sécurité d’abord, autrement dit la lutte contre les mouvements islamistes, ouighours ou djihadistes qui effraient tant les Chinois. Vient ensuite la coopération économique. Là où la Chine parle de route de la soie, les Russes évoquent « la grande Eurasie boréale ». Mais la Russie ne fait pas le poids estime Emmanuel Lincot dans sa conférence à l’IHEDN. Avec un PIB équivalent à celui de l’Italie, elle n’est pas un rival sérieux pour les Chinois.

Xinjiang: frontière Chine/Pakistan: les énergies nouvelles (Ph Rochot)

Malgré tous ces obstacles, il en faut un peu plus pour gêner la Chine dans son avancée vers l’ouest. Pékin a noué par exemple une alliance solide avec le régime égyptien du général Sissi, un président ferme et autoritaire, très estimé par le pouvoir chinois. La Chine développe aussi ses « comptoirs » en Afrique, comme Djibouti où l’armée chinoise côtoie les forces françaises et américaines. Elle construit des ports en eaux profondes sur le continent noir comme Kribi au Cameroun. C’est sa revanche sur le poids colonial que lui imposa l’occident.

Chine: marché de Xi’an: image populaire de Xi Jinping 2015.

Les chiffres de la présence chinoise dans le monde parlent d’eux-mêmes. En 1980 on comptait 250 000 Chinois installés en dehors des frontières de l’empire rouge. En 2016 ils étaient 50 millions auxquels on peut ajouter plus de 100 millions de touristes… Le devoir du régime est donc de les soutenir, de défendre leurs intérêts et leur sécurité. Ainsi s’explique l’augmentation des chiffres de l’armée chinoise qui dépasse officiellement les deux millions d’hommes. Dans cet esprit « l’armée populaire de libération » a lance son second porte-avion baptisé « Shandong », du nom de la province où naquit Confucius et qui symbolisera la présence chinoise dans les mers et les ports du monde entier.

Xi Jinping sur la route de la soie avec les populations ouighours: 2014.

Les nouvelles routes, dites de la soie, vont donc bien au-delà de la simple liaison ferroviaire entre Xi’an et Lyon, citée comme exemple du développement entre la Chine et l’occident. Le déploiement chinois touche le monde entier. Et il pourrait profiter à l’union européenne en général, premier partenaire commercial de la Chine et à la France en particulier. Pékin et Paris se reconnaissent dans ce système libéral qu’a défendu Xi Jinping lors d’un discours fondateur au forum de Davos et cela malgré l’étiquette communiste que veut conserver le régime.

Après un bref soutien à François Fillon lors de la campagne électorale française, les Chinois ont finalement voté Macron et Paris pourrait bien bénéficier de cette position avantageuse dans les cinq années à venir.

Philippe Rochot

Relire aussi sur mon site: première partie « mirages et fantasmes de la route de la soie »: https://philipperochot.com/2017/01/19/chine-mirages-et-fantasmes-de-la-route-de-la-soie-philippe-rochot/

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