Pour en finir avec le « tous photographes, tous journalistes ». Philippe Rochot.

Il est de bon ton d’écrire qu’une nouvelle « race de reporters » est née, qui filme aujourd’hui les manifs « au plus près » et qui appartiendrait à une «génération casse-cou » qui viendrait «secouer le journalisme » (Téléobs). Pareille remarque renvoie aux poubelles de l’histoire des centaines de reporters, cameraman ou photographes qui n’ont cessé de « coller » à l’événement dans la lignée des Gilles Caron, Patrick Chauvel, Éric Bouvet, Bruno Girodon, Gilles Jacquier etc…

Charlie grande manif du 11 janvier 2015 Tiff (44) (Copier)

« Tous photographes…  » Manif Paris janvier 2015. (c) Philippe Rochot.

Les reporters d’images ont toujours été en première ligne des manifestations violentes en France et ailleurs. La différence est que les caméras professionnelles utilisées par les «médias traditionnels » pèsent plus de dix kilos alors que les petits caméscopes d’aujourd’hui ne dépassent pas 500 grammes et qu’il est possible de tourner une heure d’images sur une carte mémoire de la taille d’une pièce d’un euro….

Paris manif loi travail CGT 14 juin 2016 (68) (Copier)

Le caméraman professionnel ne se distingue plus du « journaliste citoyen » ou du blogueur. (Paris Manif loi travail du 14 juin. Ph Rochot)

De même les GoPro fixées sur un casque permettent une grande souplesse et une grande mobilité: légèreté, mains libres, visibilité totale. Mais dans la masse des reporters de plus en plus nombreux qui filment avec ce matériel, difficile de distinguer un journaliste professionnel d’un activiste muni d’une caméra ou d’un blogueur en mal de sensations fortes. Et la police n’a guère envie de faire la différence.Paris manif loi travail CGT 14 juin 2016 (64) (Copier)Manif du 14 juin 2016 contre la loi Travail. (c) Philippe Rochot.

Filmer ou photographier en longueur « au plus près » des casseurs et des CRS ne saurait cependant dispenser de traiter les sujets par le fond. Le site «Taranis News » cité par « lemonde.fr » comme modèle du néo-reportage n’offre qu’un long catalogue de manifs à travers la France avec des titres tendancieux : «Bataille pour le centre-ville à Rennes», «manuel de survie en manifestation », «flash-ball, laser, l’arsenal mis à nu ».

Paris manif loi travail CGT 14 juin 2016 (34) (Copier)

Paris: manif du 14 juin 2016.

Le site se vante de monter les séquences filmées en longueur et sans commentaire dans des sujets d’une vingtaine de minutes : des coups, des fumigènes, des cris, des poursuites mais pas d’explications de l’événement. Présenter les problèmes sociaux de la France en couvrant des manifs en première ligne, en enchainant les accrochages entre policiers et «Black Blocs » mérite le respect mais représente un manque cruel d’imagination et n’aide guère l’opinion à comprendre ce que vit le pays.

Paris manif loi travail CGT 14 juin 2016 (32) (Copier)

 

Manif contre loi El Khomri: 14 juin 2016. Caméra de la police…(c) Ph Rochot.

«Tous photographes, tous journalistes !»…Les sources d’images et d’informations étant devenues multiples, on mélange aujourd’hui les reporters, les blogueurs et les lanceurs d’alerte en un vaste magma censé transmettre l’information aux citoyens. Même l’association « Reporters Sans Frontières » dans sa comptabilité morbide de journalistes tués chaque année met tout le monde dans le même sac. Or le journaliste professionnel doit se distinguer du « journaliste citoyen » même si ce dernier a droit au respect total. Journaliste suppose une formation, des connaissances de l’histoire contemporaine et des problèmes politiques. C’est d’abord une Culture et elle n’est pas forcément présente dans la dite « génération casse-cou » même si l’on compte quelques diplômés dans ses rangs.

Paris manif loi travail CGT 14 juin 2016 (25) (Copier)
Paris, manif du 14 juin 2016.  L’appareil photo remplace avantageusement la lourde caméra. (c) Ph Rochot.

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Les images réalisées par les témoins, les militants, les manifestants, les activistes, les rebelles que nous utilisons régulièrement dans les reportages sont essentielles. Elles représentent un progrès réel dans la couverture des événements actuels mais elles ne sauraient se suffire à elles-mêmes. Elles doivent être replacées dans leur contexte, vérifiées, expliquées, commentées par des observateurs non impliqués, non partisans.

Nuit debout du dimanche 17 avril 2016 (7) copie

« Nuit debout » en plein jour: avril 2016. (c) Ph Rochot.
On pourra se rassurer en voyant que certains sites récemment créés nous donnent de belles leçons de reportage qui vont au-delà de la simple violence de rue comme le site « Spicee » qui trouve des angles originaux en nous livrant par exemple une série d’enquêtes sur le complotisme et sur d’autres sujets essentiels à la compréhension du monde d’aujourd’hui. Avec de pareils sites d’information, nous retrouvons là, à l’ère numérique, ce qui fait les fondements du journalisme : la tête et les jambes.
Philippe Rochot

19 réflexions sur “Pour en finir avec le « tous photographes, tous journalistes ». Philippe Rochot.

  1. Vous avez surtout oublié de signaler que certains jeunes journalistes engagés de « l’Ultra-Gauche Anarchiste Autonome » proche de la mouvance « ANTIFAS » n’hésitent pas à menacer d’autres journalistes Indépendants de leur défoncer la gueule, de casser leur matériel ou de le voler pour avoir l’exclusivité de filmer au coeur des manifestations Loi Travail.
    Là ce n’est pas normal…..

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  2. Oui et non. C’est un peu un combat d’arrière garde doublé d’un préjugé sur l’objectivité des journalistes. Par ailleurs il faut distinguer journaliste et photographe de presse. Il y a celui qui écrit et celui qui illustre
    Bref je peux citer pas mal d’articles tendancieux écrit par des journalistes professionnels et illustrés par des photos d’amateurs de bonnes qualités achetées à moindre coût. La faute aux patrons de presse !

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  3. Sans être corporatistes, les journalistes (dont je suis) observent une éthique, et sont au service de l’information, mission humble et délicate. Ils restent l’une des moins mauvaises façons de servir la démocratie. Il ne faut pas galvauder ces valeurs.

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  4. Je n’adhère pas du tout à votre article. Ces « journalistes citoyens » comme vous les nommez, n’existent que grâce (ou à cause) de l’incompétence et la connivence des médias mainstream. C’est ce dégout pour les journalistes encartés qui pousse les citoyens à informer et à s’informer eux-mêmes. Une époque où un oeuf sur la tête d’un ministre met en émoi les médias… Et où un « journaliste citoyen » dans le coma à cause d’une grenade ne mérite même pas une ligne.

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  5. Nous n’avons plus les moyens de couvrir correctement l’actualité. il y a plus de 50% des jeunes et nouveaux photographes qui gagnent moins que le minimum exigé par le comité de la carte de Presse.L’espace laissé vide est envahit par les images et les commentaires des citoyens, souvent sans origine de source,ni preuve tangible,et encore moins d’infos croisées et vérifiées.
    Ce soi disant journalisme citoyen est un véritable poison pour l’information.Etre journaliste c’est avoir une éthique, être au service de l’information, en racontant au plus près au plus précis une histoire, un evenement.On n’est pas et on ne devient pas Journaliste en partageant sa propre histoire (pour la photo) et et ses états d’âme(pour le texte)
    Oui «un journaliste citoyen » dans le coma à cause d’une grenade ne mérite même pas une ligne » si on n’explique où( être là) ,quand (être précis), comment (dans quel contexte).
    Jadis sur les évènements dits « chauds » nous avions des brassards de presse servant à nous identifier .Aujourd’hui nous ne les portons plus, car nous sommes souvent attaqués insultés, notamment par ces soi disant journalistes-citoyens .

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  6. Merci à vous, Philippe et Thierry, de rappeler aux autres ce qu’est (ce qu’était) notre métier que beaucoup décrient. Souvent, d’ailleurs, les mêmes que l’on retrouvent sur les places que nous, pour s’offrir un peu de frisson, livrent leurs images à qui les veut, pour pas un rond et sans copyright, avec des IPTC vides… etc… etc

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  7. Je dirai que le journaliste citoyen vient a tort a ou à raison combler les manquements des rédactions ou sont les journalistes professionnels…

    Quand on voit le traitement de l’information de certains médias avec pignon sur rue à la sauce BFM pour ne citer que celui-ci (mais tant d’autres sont aussi concernés) ou alors que les intérêts économiques (publicités ou copinage) de certaines personnalités contrôlant un certains nombres d’éditions décide de fait quel sujet d’actualité sera traité, quel reportage sera diffusé , ou avec quelle orientation un sujet d’actualité sera traité, cela ne passe pas inaperçu, décrédibilise le média et encourage le citoyen (par la colère) à se « réapproprier » l’information.

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  8. Des photos, des vidéos de manifestants s’affrontant au forces de l ‘ordre donnent peu d ‘explications , n ‘expliquent pas grand chose sur le fond et reste à la portée de tous pour peu qu’ils soient pas trop mal équipés et courageux physiquement.Trouver un angle qui donne des clefs de compréhension, le développer sur plusieurs jours voire semaines est une autre affaire. Exemple … révolution Egyptienne… toute la presse internationale est présente place Tahir, les filaires ( salariés), les grosses pointures ( en commande) et tous les autres freelenses jeunes et moins jeunes. Ambiance insurrectionnelle, dose d ‘adrénaline garantie mais au final images répétitives, visuellement fortes certes mais qui n ‘expliquent pas grand chose sur la révolution. Un journaliste et un photographe décident de sortir de l ‘arène , de réfléchir et de trouver un angle. Ce sera les frères musulmans, 4 semaines de reportage dans leur intimité et au final une publication de 15 pages dans un magazine majeur , une pige qui remboursera les frais et laissera un large bénéfice et surtout la satisfaction du boulot bien fait .

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  9. Des journalistes font des travaux intéressants, comme par exemple Patrick Chapuis le démontre. Quand aux journalistes en général, c’est une tout autre histoire. Les grands journaux télévisés, par exemple TF1, celui ou j’ai eu l’occasion d’oeuvrer modestement, sont fatigants de superficialité, de moutonnerie, d’autosatisfaction, et de sensationnalisme. La différence se situerai plutôt dans les méthodes et l’honnêteté que d’ailleurs vous défendez. Journaliste professionnel ou citoyen ? Je dirai approche journalistique et puis les autres approches..

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  10. Pas du tout d’accord. Par « journaliste professionnel ayant une éthique » vous entendez « travaille dans une grande rédaction » ? « A fait science-po » ? « Une école privée » ? Pourquoi un journaliste « pro » aurait plus de légitimité qu’un journaliste « amateur » pour informer ? Est-il plus neutre ? Plus objectif ? Tous les « pros » se valent-ils ? De RT à libé en passant par le figaro ? La neutralité du journaliste c’est la rédaction pour laquelle il bosse. Combien de journalistes se font remonter leurs images pour plaire aux diffuseurs et aux annonceurs ? Il y a des filtres dans l’information donnée par les professionnels, non ?

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