A bord du premier train du toit du monde… Ph. Rochot.

 

Train du Tibet: Ph Rochot 2 juillet 2006, inauguration…

Voila des mois qu’on attendait le départ du train du Tibet qui devait une nouvelle fois propulser la Chine dans le peloton de tête des nations les plus en pointe en matière de technologie des transports. Cinq ans de travaux, mais jamais nous n’avons pu visiter le chantier.

 

Les mauvaise langues disaient que les chinois ne laissent pas approcher les journalistes étrangers car ce sont des prisonniers qui participent à la construction de la voie.

Toutes nos demandes pour filmer le premier train au départ de Golmud ont été refusées et encore plus pour l’arrivée à Lhassa où il faut un permis spécial pour pénétrer dans la région autonome. A 4 jours du lancement de ce train le plus haut du monde le ministère propose pourtant un voyage de presse dans le second train. 160 journalistes s’inscrivent mais il n’y a que 40 places. Nous avons la joie de voir notre nom sur la liste des élus. Pour consoler les perdants, le Ministère chinois des affaires étrangères affirme que les noms ont été tirés au sort.

Certains veulent partir de Golmud pour éviter les 30 heures de train entre Pékin et cette petite ville chinoise du Qinghai. Mais finalement il faut se ranger au programme: ce sera 48 heures de train de Pékin à Lhassa.

Mais le vrai voyage commence bien à Golmud. Le tapis rouge immense qui a permis à Hu Jintao et aux délégués du parti et de l’armée de ne pas mettre de poussière sur leurs chaussures vernies pour le lancement du premier train de Lhasa qu a eu lieu la veille, est toujours là. La gare a été repeinte. Seule l’apparition de deux tibétaines en costume sur le quai, nous laisse penser qu’on n’est pas loin du pays des neiges. La montée vers les hauts-plateaux est poussive mais belle au lever du soleil: terre brûlée, sèche et désertique même à 3000 mètres. Nous sommes 40 journalistes dans un seul waggon en classe dite « dure » avec en plus des caisses de matériel de télévision, des caméras et des appareils de montage ou de diffusion. L’espace est étroit. On se dispute les quelques prises de courant pour alimenter les batteries des appareils. Les fenêtres sont hermétiquement fermées. Seule une petite lucarne nous permet de passer à l’extérieur une caméra d’amateur pour éviter de filmer à travers les vitres teintées.

Dehors, le paysage a changé: à 4000 mètres ce sont les « grassland », les bonnes herbes bien fournies pour les yacks. Le train ne peut pas dépasser les 100km/h à cause de l’instabilité du balast. Ici la terre gèle et dégèle, ce qui fait travailler les rails. Les chinois ont donc trouvé un système « D » avec des tubes métalliques qui renvoient vers la surface du sol la température glaciale de la terre et empêche le dégel.

A 4500 mètres d’altitude, un employé fait une démonstration des tubes à oxygène qu’il faut s’enfiler dans le nez si on a du mal à respirer. Les lucarnes sont verrouillées car dans le meme temps, un système de ventilation à oxygène entre en action. Dans le compartiment passagers l’atmosphère a changé. Ceux qui jouaient aux cartes sont affalés sur les banquettes. Une mère de famille se sent mal et tente d’imposer à sa fillette d’enfiler les tubes en plastique dans ses narines. Il y a là une vingtaine de techniciens en informatique qui ont réussi à décrocher un billet pour Lhassa par leur Comité d’entreprise, quelques familles chinoises qui tentent l’aventure touristique, un étudiant qui part pour la capitale tibétaine enseigner l’anglais, une retraitée qui veut s’offrir le frisson du toit du monde avant le grand bond en avant vers l’éternité et un seul touriste étranger, un ingénieur français, fier de ne pas éprouver le besoin d’une assistance respiratoire. Les hauts-parleurs diffusent en boucle des informations sur les performances de ce chemin de fer: 31 gares, 11 tunnels, près d’un million de passagers par an.

Tibet Lhassa 2002 (3) [1600x1200]

On s’attendait à voir un train qui monte en lacets sur des pentes abruptes, comme au Pérou, mais la pente est faible, les montagnes ne sont que des grandes collines: déception par rapport au versant himalayen du Tibet. On se croirait plutôt dans le massif central, mais à l’altitude du Mont Blanc avec quand-même de la neige sur les sommets…Parfois, nous longeons la route et des colonnes de camions militaires vides…Nos anges gardiens ne nous empêchent pas de filmer. A la frontière de la région autonome du Tibet, un soldat en « dayi » vert à fourrure est posté tous les 500 mètres le long de la voie, pendant des entaines de km, tournant le dos au train et regardant les grands espaces. De quoi ont -ils peur ? Il n’y a sur cette terre de ciels que des familles de nomades sous la tente qui nous font de grands gestes de la main et des ouvriers qui dorment sous des baches.

Au col de Tangoula, le train atteint son altitude maximale: 5069 mètres. Une trentaine de soldats sont sur le quai, mais le train de Lhassa ne s’arrêtera que plus bas, à Naqu. Voyageurs surpris par les caméras des étrangers: migrants à l’air hébèté, militaires troublés, tibétains qui masquent leur frayeur par un large sourire qui déchire leur visage sculpté par le vent, gênés par notre curiosité et nos questions à la fois banales et bouleversantes: « ça vous plait qu’il y ait un train pour Lhassa ? »

On n’aura jamais la vraie réponse. Comme d’habitude dès qu’il s’agit du Tibet la polémique a repris. Ce train dit-on va détruire l’écosystème, effrayer les antilopes, polluer les hauts-plateaux, transporter des milliers de colons et de soldats qui vont opprimer un peu plus les populations locales et bouleverser une nouvelle fois la culture tibétaine. Sans doute y a t-il de ça un peu mais je pense qu’on ne peut pas s’opposer à la construction d’un train dans une zône grande comme trois fois la France. Il transportera aussi des familles tibétaines et des marchandises. Si ce train n’avait pas été construit sans doute aurait-on dit: regardez la Chine laisse le Tibet dans le sous-développement ! Sans doute vaut-il mieux qu’il y ait un train.

A mesure qu’on approche de Lhassa la région devient plus peuplée: les villages tibétains arborent le drapeau chinois sur toutes les maisons… C’était hier le 85è aniversaire de la naissance du Parti communiste. On l’avait oublié. Ces gens ont-ils mis avec enthousiasme le drapeau rouge sur leurs terrasses ? On peut en douter.

L’arrivée sur Lhassa a quelque chose de décevant. La publicité présentait le train du toit du monde passant au pied du Potala. En fait, la gare est à 20km de la ville. Le seul paysage, c’est la gare de marchandises. La ville sainte a perdu de sa superbe.

Philippe Rochot

Correspondant France2 Pékin

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