Le grand jeu de la Chine avant les JO

Par Philippe Rochot

Le monde a les yeux tournés vers la Chine à l’approche des Jeux olympiques de l’été 2008 et le pouvoir chinois le sait. Toutes les initiatives du gouvernement sont prises dans la perspective de cet événement de portée internationale où la Chine sera jugée. Il s’agit pour Pékin de faire bonne figure, pas seulement dans les compétitions sportives mais aussi à travers l’image qui sortira du pays. Les chinois ne peuvent pas manquer cet examen de passage. Le pouvoir devra donc masquer ou maquiller les problèmes de l’empire, le fossé entre les riches et les pauvres, la pollution des cités industrielles, la lutte pour la liberté d’expression,  tout en donnant le sentiment qu’il ouvre le pays et que chacun peut venir voir les progrès accomplis.

Le monde regarde la Chine olympique avec une certaine bienveillance voir même une admiration confuse pour cette nation qui se développe avec une croissance à deux chiffres et s’est lancé dans de vastes projets : le barrage le plus grand du monde sur le fleuve Yangzi, le détournement des eaux du sud vers le nord, le lancement de deux hommes dans l’espace, des découvertes données comme capitales sur le Sida ou le paludisme. Dans tous les cas il s’agit de montrer que la Chine peut faire aussi bien que les autres grandes puissances, défier la planète et trouver ou retrouver son prestige international.. Avec les JO, le moment est bien choisi pour annoncer de telles performances.

La Chine commence d’abord à bander ses muscles à l’approche de l’été 2008 en affichant sa volonté de ne pas laisser « l’île rebelle de Taiwan » affirmer plus avant ses velléités d’indépendance. L’expérience de destruction d’un vieux satellite météo à 800km du globe en janvier dernier, à l’aide d’un missile balistique, fait partie de ces mesures d’intimidation que le régime met en place pour montrer que son armée serait capable de participer à une « guerre des étoiles » si les Etats-Unis choisissaient de soutenir les « séparatistes » taïwanais en cas de conflit. Officiellement, la Chine dément toute volonté de se lancer dans la course aux armements dans, l’espace mais cet essai est un élément supplémentaire pour se faire entendre.

 

Pékin entend bien profiter de la reconnaissance internationale que lui vaut l’organisation des JO pour afficher sa fermeté face aux velléités d’indépendance qui continuent de planer de l’autre côté du détroit de Formose. Elle souffle le chaud et le froid. Les industriels taiwanais sont invités à investir en masse sur le continent ; des liens commerciaux directs se mettent en place : liaisons aériennes et maritimes, échanges de touristes, recherche pétrolière commune dans les eaux du détroit. L’intégration économique se développe chaque jour, elle s’accélère même avec la perspective des Jeux. D’un côté Pékin affirme que si Taiwan accepte le principe d’une seule Chine, elle pourra garder son armée, sa monnaie, son système douanier et fiscal. Mais de l’autre, le régime communiste aligne plus de 800 missiles en direction de l’île rebelle. Chaque année, le gouvernement chinois annonce qu’il augmente de 12 à 15% le budget de sa défense. Chiffre difficile à vérifier mais le message est bien réel.

 

Les Jeux sont une occasion rêvée pour faire passer un certain nombre de messages au peuple chinois et au monde. Le regain de croyances ne sera pas réprimé dès l’instant où il ne touche pas le domaine politique. Ce principe a permis d’arrêter en une année 17 évêques et 20 prêtres, soupçonnés de collaborer avec « l’église du silence » qui entretient des relations avec le Vatican, alors qu’elles ont été rompues depuis 1951. Le Parti garde le même cap : pouvoir décider des nominations dans tous les domaines de la vie spirituelle. Mais d’un autre côté, le dialogue et le rapprochement de Pékin avec le Saint-siège n’ont jamais été aussi forts.

 

Dans le même esprit et à l’occasion des Jeux olympiques, le régime  continuera de traquer sans pitié les membres de la « secte diabolique » du Falun gong, qui représente une menace pour le Parti. Le pouvoir communiste n’a pas oublié que 10.000 sympathisants de ce « mouvement spirituel » ont encerclé le siège du gouvernement à Pékin en 1999, sans même que les dirigeants  ne soient prévenus de ce qui se tramait. Depuis, la traque aux militants continue dans le pays: tortures, exécutions, placement en camps de rééducation. On dit même que les organes des Falun gongs exécutés, alimentent un vaste trafic dans lequel sont impliqués des hôpitaux militaires…

Un avocat canadien des droits de l’homme, David Matas, ancien ministre, affirme que de 2000 à 2005, 40 000 transplantations ont été effectuées sur des malades en Chine, sans que la source n’ait pu être identifiée et que 2000 prisonniers Falun gongs auraient été contraints de donner leur cornée.

Le mouvement Falun gong reste une force en Chine avec des soutiens un peu partout dans le monde. Il prétend compter autant d’adhérents que le Parti communiste: 70 millions. Ses sympathisants sont issus de tous les milieux: des cadres, des retraités, des petites gens, mais aussi des policiers et même des militaires. Comment dans ces conditions le pouvoir peut-il les laisser s’exprimer librement ?

 

A quelques mois des Jeux olympiques, la « secte maléfique » reste le principal ennemi à abattre. La grande peur du régime est qu’à l’occasion des compétitions sportives, de petits groupes de sympathisants ne brandissent quelque banderole face aux caméras. Pour cela les autorités redoutent les retransmissions en direct à la télévision et feront tout pour les limiter.

L’attitude à adopter face à la presse qui cherchera le contact avec les Falun gongs est même devenue un cas d’école pour les policiers chinois. Dans leur petit guide de conversation avec les journalistes, on leur apprend à répondre ceci au reporter trop curieux : « vous êtes journaliste sportif, vous devez vous contenter de couvrir les Jeux olympiques… »

Le pouvoir a pris plusieurs mesures pour mieux contrôler la presse chinoise: les télévisions locales n’auront plus le droit de diffuser des images venant de l’étranger sans autorisation et les journaux ne pourront reprendre de la même façon les textes des agences de presse étrangères. Or on compte en Chine près de 2000 titres. Une nouvelle loi interdit aussi à la presse de diffuser des informations sur les catastrophes naturelles ou les épidémies, avant qu’elles n’aient été officiellement données par le gouvernement. On peut se rassurer en constatant que l’idéologie a beaucoup moins d’emprise aujourd’hui sur les journalistes chinois et que la plupart des médias étant financièrement autonomes ils osent prendre le risque de publier des nouvelles sensibles.

 

Parallèlement, le pouvoir chinois fait des gestes : il s’est engagé à  donner à la presse internationale l’illusion de la liberté, en laissant par exemple les quelque 5000 journalistes qui seront accrédités, travailler au Tibet sans exiger les permis de reportage habituels. Mais il est clair que les dirigeants sauront donner des consignes claires aux autorités de la région autonome pour orienter la presse vers les aspects positifs de la « libération » de cette province…

Il est évident aussi que les « dissidents » seront éloignés de Pékin pour éviter le contact avec la presse internationale. Les dernières condamnations sonnent comme un avertissement. Chen Guancheng, « avocat aux pieds nus », aveugle de surcroît,  qui dénonçait la campagne de stérilisation forcée a eu sa peine de 4 ans de prison ferme confirmée par un tribunal du Shandong. Ses propres avocats ont été molestés et placés en garde à vue comme suspects…

 

Pour calmer la colère de l’opinion internationale face aux milliers d’exécutions qui placent la Chine au premier rang des pays appliquant la peine de mort, de nouvelles règles ont été adoptées : toute condamnation à la peine capitale devra être approuvée par la Cour suprême du peuple.

 

Le régime prétend aussi faire régner la justice face à la corruption. Le limogeage du vice maire de Pékin, Lieu Zhihua, accusé d’entretenir une concubine aux frais de la municipalité, les cas du chef d’Etat-major de la marine soupçonné de « crime économique » ou de Chen Liangyu, secrétaire du parti communiste de Shanghai et membre du bureau politique, accusé de détournement de fonds, sont là pour montrer que le pays veut procéder à un vaste nettoyage avant l’été 2008. Le président Hu Jintao se présente ainsi comme un « monsieur propre » qui fait savoir aux dirigeants du parti que personne n’est à l’abri d’une purge, salutaire pour la Chine et pour l’image qu’elle veut donner au monde.

 

La lutte contre les dissidents, contre les créateurs de « blogs révolutionnaires » ou les « avocats aux pieds nus »…se poursuivra malgré les pressions internationales. La scène olympique sera une façon d’affirmer que les chinois sont maîtres chez eux. Ils pourront compter pour cela sur une police du web particulièrement sophistiquée, avec des milliers de censeurs pour tenter de filtrer et d’infiltrer les quelque 130 millions d’internautes chinois et les informations reçues ou lancées par les étrangers.

En revanche, les dirigeants chinois entendent bien profiter de ce vaste rassemblement de toutes les nations dont une bonne partie sont à leurs genoux, pour demander une nouvelle fois la levée de l’embargo sur les armes décrété en 1989 après le massacre de la place Tienanmen. La France et l’Allemagne ont pris la tête d’un mouvement qui vise à lever cette interdiction qui n’aurait plus de raison d’être,  mais les Etats-Unis veulent maintenir ce boycott. La Chine déclare à qui veut l’entendre, qu’elle n’a rien à faire de ces armes de l’occident qui pourraient lui être livrées ; elle est capable d’assurer sa défense avec les siennes, mais elle en fait une question de principe et d’honneur. Les pays qui ne se battent pas pour faire supprimer cette « mesure honteuse et inutile », auront à le regretter.

 

Il faut donc se garder de tout optimisme à la veille des Jeux de 2008, face à un pouvoir qui manie la carotte et le bâton, montrant d’un côté une certaine bonne volonté et de l’autre une fermeté sans faille. La Chine entend bien utiliser ces Jeux pour gravir les dernières marches du podium qui devraient la classer deuxième puissance mondiale dans la décennie. A ce prix là seulement le pays pourra dire qu’il a gagné la bataille des JO de Pékin.

 

Philippe Rochot : février 2007