Allan Kaval, Prix Albert Londres 2020 (presse écrite) pour « La mort lente des prisonniers djihadistes. »

La vision insoutenable de la détresse humaine nous aide souvent à trouver les mots. On pense à cette démarche en lisant les articles d’Allan Kaval qui vient de remporter le Prix Albert Londres 2020 pour des reportages réalisés dans le nord de la Syrie. Les victimes que nous présente ce grand reporter du Monde dans son article « La mort lente des prisonniers djihadistes » ne sont ni des réfugiés, ni des déportés, ni des condamnés de droit commun mais des présumés terroristes échoués dans une prison de fortune après l’effondrement de l’état islamique.

Doit-on éprouver de la haine ou de la pitié pour ces loques humaines qui ont combattu aux côtés de Daesh et qui s’entassent à plus de 5000 dans cette université transformée en pénitencier aux fins fonds de la Syrie ? Le mérite d’Allan Kaval est d’avoir trouvé le ton juste dans son reportage.  

« La mort a une odeur. Le désespoir aussi ; son effluve se mêle à celle de la maladie, de la dysenterie, de la chair humaine que la vie, peu à peu, abandonne. Quand la porte de la cellule réservée aux malades de cette prison pour membres de l’organisation Etat islamique (EI) du nord-est de la Syrie s’ouvre sur d’innombrables détenus en combinaisons orange, entassés les uns sur les autres sur toute la superficie d’une pièce de la taille d’un hangar, c’est bien cette odeur-là qui étreint la poitrine. »

Le texte est largement mis en valeur par les images très prenantes de la photographe Laurene Geai, habituée à parcourir cette région Irak-Syrie.

Les blessés et les malades vivent ici. Les plus chanceux dorment dans un lit. D’autres sur un matelas en mousse à même le sol. Beaucoup de patients souffrent aussi de malnutrition en plus de maladie. 30 octobre 2019, Nord Est de la Syrie. LAURENCE GEAI POUR « LE MONDE »

Allan Kaval a soumis trois reportages au jury du Prix Albert Londres, dont l’un à Kameshliyé sur les combats entre forces kurdes et l’armée turque et un autre sur la peur des hommes qui vont au front à Tel Amer dans le nord-est syrien. S’il avait présenté uniquement son reportage sur les prisons où survivent les djihadistes, il aurait je pense quand-même été retenu, tant son texte est fort.

Il décrit cette prison comme une sorte de mouroir où survivent des détenus, accusés à tort ou à raison d’avoir fait le coup de feu dans les rangs de Daesh ou d’avoir résisté jusqu’au bout à l’encerclement des forces du califat dans la ville de Baghouz.

« Il y a là des vieillards en couches gériatriques et des enfants amputés. Des moignons bandés. Il y a aussi des aveugles. Et çà et là sur le sol ou sur des lits d’hôpital, des hommes qui n’ont plus que la peau sur des os saillants. Leurs articulations sont disproportionnées. Leurs yeux exorbités, sans expression, semblent être tombés au fond de leurs crânes. Ceux qui ont atteint cet état tiennent leurs bras en croix, repliés sur des torses concaves comme s’ils attendaient le linceul. »

Ces hommes ne savent pas ce qu’ils vont devenir et les gardiens ne savent pas quoi leur répondre. Les pays occidentaux n’ont guère envie de les voir rentrer au pays. Ce sont des prisonniers encombrants, rejetés par nos sociétés, coupables, forcément coupables. Certains se demandent ce qu’ils font là. Ils affirment qu’ils voulaient seulement vivre dans un état islamique, d’autres qu’ils se contentaient de faire de l’humanitaire, d’autres enfin qu’ils ont été recrutés de force. Reste que ces hommes sont « détenus en dehors de toute juridiction reconnue et par une entité politique et militaire sans légitimité internationale. Personne ne veut d’eux » s’indigne Allan Kaval qui ne cache pas son émotion face à cette détresse humaine.

La prison est une ancienne université où les salles de cours ont été aménagées en cellules, les fenêtres bouchées par des parpaings et un système de vidéosurveillance grossièrement installé. On y rencontre toutes les nationalités de combattants ou de sympathisants pris au piège de la coalition : Syriens, Irakiens, Indonésiens, Britanniques, Pakistanais, Ouighours, gens du Daghestan. Seuls les hommes vivent ou survivent dans cette prison. Les familles sont regroupées plus loin sous des tentes de fortune et ils ne se voient pas. Le destin de ces gens est entre les mains des forces kurdes, à la merci d’une offensive turque ou de la reconquête de cette région par le régime syrien.

Quand on relit aujourd’hui le reportage d’Allan Kaval, on ne peut s’empêcher d’avoir en tête ce bombardement qui a failli lui couter la vie quelques mois plus tard, en novembre dernier alors qu’il couvrait le conflit du Haut Karabakh dans la ville de Martouni près de la ligne de front.  Il le raconte ainsi sur sa page Facebook : « Il était midi. Depuis la rue résidentielle où nous nous trouvions nous avons entendu le bruit infâme d’un tir d’artillerie. Depuis les lignes tenues par les forces azerbaïdjanaises alignées sur la Turquie, venaient de partir dans notre direction une volée de roquettes Grad. Ils bombardaient la ville et nous avons été touchés par une averse de feu et de métal. »

Allan Kaval sera atteint par de multiples éclats, tout comme le photographe Alfred Yaghobzadeh. L’employé municipal qui les guidait a été tué. « Ça a frappé fort. Mais je suis là » dit stoïquement  Allan Kaval qui a reçu le 82ème prix Albert Londres de presse écrite à l’hôpital parisien où il reste soigné.

Philippe Rochot

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