Assises du journalisme: l’ODI, lanceur d’alerte. Philippe Rochot.

Paris, janvier 2017. Opération sentinelle: l’information est-elle soluble dans l’état d’urgence ? (Photo Ph Rochot)

L’Observatoire de la Déontologie de l’Information publie depuis quatre ans son rapport sur l’état de la presse, les menaces, les dérapages, les risques, les pressions, les regroupements. Les critiques des médias y trouveront quelques réponses à leurs questions mais pourront voir que les journalistes eux-mêmes restent vigilants sur les problèmes qui rongent la presse. Ce que je retiens du rapport de 2017.

Paris, printemps 2016. « Les black blocs » contre la police, contre les médias. (Ph Rochot)

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« Si des bandes d’Apaches descendent des faubourgs de Paris pour détrousser les bourgeois, c’est parce qu’ils sont excités par les faits divers relatés à la une des quotidiens. » Nous sommes en 1897, c’est le président de la cour de cassation qui parle et les journaux servent déjà de souffre-douleurs à une opinion et une classe politique qui rend la presse responsable de tous les maux dont souffre le pays. L’anecdote est rappelée dans le rapport de l’ODI, l’Observatoire de la Déontologie et de l’Information présenté aux Assises du journalisme de Tours. Elle montre que la presse a toujours été montrée du doigt. Mais les journalistes le savent et se penchent régulièrement sur les cas de dérapages de l’information, de menaces sur les libertés d’expression ou de pressions politiques sur les rédactions. Il existe pour cela des médiateurs, des sociétés de rédacteurs, des syndicats, des associations mais aussi cet « Observatoire de la Déontologie de l’Information » qui publie depuis quatre ans son rapport d’une soixantaine de pages sur la situation des médias. Son président Patrick Eveno donne le ton :
« Ce quatrième rapport intitulé:  « L’information au cœur de la démocratie », souligne dans une première partie les grandes tendances de l’année écoulée. La première, « La main ferme des pouvoirs » s’alarme des pressions croissantes des pouvoirs exécutifs, législatifs et administratifs sur les rédactions ; la deuxième, « le poids de l’économique » revient sur les grands enjeux économiques et sociaux du système d’information ; la troisième, « l’insécurité de l’information » signale les perturbations majeures engendrées par la « guerre de l’information » qui menace de tuer toute fiabilité et toute crédibilité ».

L’ODI lance par exemple des alertes face au nouvel arsenal judiciaire censé cadrer la liberté de la presse.
« Avec la loi Bloche et la loi du 21 juillet 2016 sur la prolongation de l’état d’urgence, le Parlement a confié des missions nouvelles au Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, l’autorisant à limiter la liberté de communication au nom de « la sauvegarde de l’ordre public » pour sanctionner des médias audiovisuels sur leur traitement de l’information… On peut se féliciter qu’elle donne à chaque journaliste le droit de refuser une pression ou un acte contraire à sa conviction professionnelle. Mais on peut s’inquiéter qu’elle entérine dans les textes la volonté ancienne du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel de déterminer ce qui est conforme à la déontologie de l’information ».
Jamais les médias n’ont été confrontés à de telles menaces sur leur liberté d’informer, avec d’abord la pression économique:
« La prise en mains d’entreprises et de groupes par des industriels et des financiers entraîne des redéfinitions de lignes éditoriales et parfois des conflits entre rédactions et actionnaires ». Les menaces sur les médias n’ont jamais été aussi fortes : « la multiplication des pressions, des intimidations et des procès devient inquiétante. Presque chaque jour l’ODI recense une menace de plainte, de rétorsion, de refus d’accréditation, qui ne sont pas toujours suivis d’effet, mais qui tendent à museler les médias, ou au minimum à les inciter à l’autocensure ». La menace est aussi physique. Les journalistes lorsqu’ils veulent couvrir un événement d’actualité, sont trop souvent victimes de violences de la part soit des forces de l’ordre soit des manifestants. Dans ces conditions inutile de s’étonner que la liberté de la presse en France ait reculé d’une dizaine de places dans le classement annuel de Reporters sans Frontières.

Manif contre la loi travail: printemps 2016. Ph Rochot.

A l’adresse des médias eux-mêmes, l’ODI constate une série de manquements dans la rigueur du traitement de l’information. Toujours difficile pour la presse française de séparer le commentaire de l’événement brut et toujours tentant pour les journalistes de glisser discrètement leur propre opinion sur un fait politique.
On citera ce présentateur-télé qui à quelques jours de l’élection présidentielle américaine disait : « l’écart entre les deux candidats s’est dangereusement réduit à quatre jours du vote : Hilary Clinton n’a plus que quelques points d’avance », avec accent tonique sur le « dangereusement » en une prise de position inconsciente mais bien réelle.
L’ODI constate que le floutage des images est devenu une habitude. Il peut servir à protéger l’identité d’un témoin ou d’une victime mais il est aussi utilisé par précaution face à d’éventuelles poursuites judiciaires ou de sanction du CSA. Les télés l’emploient également pour dramatiser la scène après que le journaliste ait dit : « Nous partons en caméra cachée » afin de donner su « sel » au reportage.

Les médias se sont lancés dans une campagne de vérification de l’information pour éviter les « fake news ». Les rédactions ont ainsi inventé le « fact checking » (vérification des faits) Desintox pour Libé, Décodeurs pour Le Monde ou Le Vrai-faux chez les Echos. Démarche qu’on retrouve à la télévision avec L’instant Détox sur FranceTv Info. En février 2017, Le Monde a lancé un outil de vérification accessible en ligne, le Decodex, qui propose également de labelliser les sites d’information en fonction de leur fiabilité. Usine à gaz mais bonnes initiatives.

Les chaines d’info: rapidité et concurrence, actualité immédiate, elles réunissent tous les éléments du risque de dérapage. (Photo Ph Rochot)

Actionnaires et conflits d’intérêt.

Le rapport de l’ODI évoque avec justesse la difficile cohabitation entre les puissants propriétaires de médias et les rédactions qui veulent conserver leur indépendance éditoriale :
« Depuis plus de dix ans, des industriels deviennent actionnaires de groupes de médias. Ce fut longtemps une particularité française, mais elle tend à être imitée dans d’autres pays. Plusieurs titres de presse ont été préservés du dépôt de bilan par les nouveaux propriétaires, mais d’autres ont été conquis afin de transformer le modèle économique et la ligne éditoriale du média. Tous les actionnaires ne sont pas interventionnistes, et pas forcément de la même manière.
En 2015, la prise de contrôle par le groupe Bolloré du groupe Vivendi, donc sur Canal + et I-Télé, avait suscité quelque émoi. En 2016, la question est devenue plus brutale, avec à l’automne la longue grève d’I-Télé (devenue CNews), qui suivait une année de conflit larvé. Les trois-quarts des journalistes ont quitté la chaîne d’information qui semble hors d’état de remplir son cahier des charges.
La stratégie du groupe Bolloré se traduit par des pressions répétées sur les médias et les journalistes. L’acharnement contre le site Bastamag et d’autres sites ressemble fort à celle du pot de fer contre le pot de terre : écraser pour faire taire. Au final, Bastamag a été relaxé début février par la Cour d’appel. France Télévisions est également l’objet de plaintes, en France et en Afrique, avec une demande de dédommagement financier exorbitante à la suite d’une édition de « Complément d’enquête » sur les affaires africaines du groupe Bolloré, diffusée en avril 2016 ».

LFillon Le Monde assassinat politique 02 2017Les médias pointés du doigt par François Fillon dans une conférence de presse où il a « convoqué » les journalistes…

L’ODI constate que « les pressions, politiques, économiques, judiciaires, les menaces et les refus d’accréditation sont hélas devenus banals dans les rapports entre les médias et les divers lieux de pouvoir. Elles témoignent de la tension croissante qui vise à paralyser un des ressorts fondamentaux de la vie démocratique.
Il arrive également que les politiques tentent – ou simplement menacent de traîner les journalistes en justice, même si l’issue est aléatoire. C’est un moyen de pression classique, qui fait dépenser du temps et de l’argent à des journaux qui pourraient les consacrer à des reportages. Ainsi, en février, le ministre de la Défense fait enquêter sur les sources de journalistes du Monde, accusés d’avoir divulgué des informations classées secret-défense sur la présence de forces spéciales françaises en Libye».
L’ODI invite à la vigilance : « La loi visant à renforcer la liberté de la presse est ambiguë ; ainsi, l’article 6 modifie la loi n° 86-1067 du 30 septembre 1986 relative à la liberté de communication. Après le deuxième alinéa de l’article 3-1, il est inséré un alinéa ainsi rédigé : « Le Conseil supérieur de l’audiovisuel garantit l’honnêteté, l’indépendance et le pluralisme de l’information et des programmes qui y concourent, sous réserve de l’article 1er de la présente loi. A cet effet, il veille notamment à ce que les conventions conclues en application de la présente loi avec les éditeurs de services de télévision et de radio garantissent le respect de l’article 2 bis de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. Il s’assure que les intérêts économiques des actionnaires des éditeurs de services de communication audiovisuelle et de leurs annonceurs ne portent aucune atteinte à ces principes ».
Cet article confère au CSA le pouvoir de garantir « l’honnêteté, l’indépendance et le pluralisme de l’information », sans que soit défini cette « honnêteté » et cette « indépendance ». C’est pour le CSA une ouverture supplémentaire qui permettra à cette instance administrative d’encadrer et de contrôler un peu plus l’information audiovisuelle seulement pour le moment ».
Une phrase qui inquiète est celle d’Olivier Schramek président du CSA : « On a conscience qu’on est au bord de la responsabilité éditoriale mais c’est aussi une responsabilité du CSA que de veiller à ce que l’information soit complète mais qu’elle ne soit pas dangereuse ». (7 novembre 2016 à France Bleu Poitou). »
Une nouvelle fois donc le CSA sort de son rôle mais la tentation est forte pour ses membres de vouloir dicter leur loi aux médias…Il faut néanmoins saluer une cellule active au sein du Conseil: l’observatoire de la diversité et là il faut approuver son travail. Le rapport ODI écrit :
« La stigmatisation des personnes vivant dans les quartiers populaires et les personnes perçues comme « non blanches » est d’autant plus vivement ressentie par ce public que leur présence à l’antenne reste rare. L’observatoire de la diversité du CSA évalue à 11% seulement la part des personnes perçues comme « non blanches » dans les programmes d’information et à 16% dans les autres programmes avec une nette surreprésentation parmi les personnes dans des situations « marginales ou illégales » (34%).

La couverture des attentats.

Comment rendre compte des attentats ? Les médias ont tiré en partie la leçon de la couverture des attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan mais une grosse bavure a été signalée sur celui de Nice.
« Les journalistes eux-mêmes en état de choc ne mesurent parfois pas bien la violence symbolique de certaines situations. C’est ce que de nombreux observateurs ont considéré lors de l’interview d’un homme le soir des attentats de Nice, sur le lieu même de l’attentat, au chevet de sa femme qui venait de décéder ». Il a été convenu de ne pas montrer de corps de personnes défuntes ; l’image la plus appropriée pour traduire le drame vécu à Nice reste celle d’un alignement de bâches sous lesquelles on peut deviner les victimes.
De même faut-il montrer les scènes d’horreur que diffusent les services de propagande de Daech ? Réponse du rapport ODI : « Dans la guerre des images, la diffusion des photos réalisées par l’État Islamique provoque nombre d’interrogations éthiques et déontologiques dans les rédactions. Le groupe France Télévisions, a pris la décision de ne rien montrer par refus d’être instrumentalisé par une stratégie médiatique terroriste ». TF1 a décidé de diffuser les vidéos en supprimant les passages les plus insoutenables mais en les recontextualisant.

L’armée de Daech en Irak, une des rares images diffusables fournie par les services de propagande de l’Etat islamique. (2014).
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Le rapport ODI n’oublie pas les anecdotes et la confusion qui polluent parfois le travail des médias. Ainsi une chaîne d’info a illustré l’annonce d’embauches prochaines chez le constructeur automobile Renault avec une vidéo du chanteur Renaud. Sur des images du sexagénaire, une incrustation indiquait « Renault embauche 1000 CDI »… D’autres exemples croustillants sont également cités.

Morale du rapport 2017 de l’Observatoire de la Déontologie de l’information : « Tandis que le thermomètre de la confiance des Français dans les médias met toujours plus en valeur l’existence d’un fossé entre journalistes et citoyens, il est urgent de retisser les liens qui unissent les médias à la société. »

Par ce rapport, l’ODI montre en tout cas son rôle essentiel et devient une sorte de lanceur d’alerte qui nous appelle chaque année à la vigilance.
Philippe Rochot

Rapport complet sur le site journalisme.com

3 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. DOUAY Jacques dit :

    Merci Philippe pour cet article

    1. philrochot dit :

      Merci ! Tu viens pas aux Assises ?

      1. DOUAY Jacques dit :

        Malheureusement non…je fais un reportage dans ma région (la Drôme) sur le savoir faire français… une fabrique de skis de luxe à Chabeuil par des jeunes entrepreneurs ébénistes….vendredi j’enchaîne avec un village et ses habitants qui ont créé une SCOOP depuis l’élevage des moutons jusqu’à la commercialisation des produits dérivés, un sujet sur le « train du vivarais » et un couple qui fabrique des lunettes à monture en bois tout cela sous l’appellation du « savoir faire français » on est loin des problèmes qui nous préoccupent…je rendre d’Afrique du Sud sur des portraits croisés de Mandela et Gandhi (photos et texte) i pour l’instant personne n’ en veut en dehors des deux sites web où je collabore…

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