« Une journaliste ne devrait pas dire ça » : mon regard sur le livre de Mémona Hintermann.

Voir une journaliste couvrir la guerre en Ukraine n’a rien d’exceptionnel aujourd’hui. Les femmes sont même parfois plus nombreuses que les hommes sur les fronts de Boutcha ou de Marioupol. Mais dans les années 80, ces femmes reporters devaient suivre un véritable parcours d’obstacles pour espérer se retrouver un jour sur un conflit quelconque à raconter la guerre. Ce fut le cas de Mémona Hintermann qui, à force de volonté au cours d’une carrière de journaliste d’une quarantaine d’années, a pu se placer à l’égal des hommes dans la couverture des conflits de ces dernières décennies : Proche-Orient, Irak Afghanistan, Europe de l’est etc.

Mémona Hintermann en Serbie. Année 2000. (capture d’écran).

« Le métier était considéré comme chasse gardée des hommes » fait-elle remarquer dans son dernier livre Une journaliste ne devrait pas dire ça. Alors quand elle se retrouve à couvrir la guerre du Golfe de 1991 en Arabie saoudite, on imagine le combat qu’elle a dû mener pour en arriver là. Pas seulement face à une rédaction sceptique sur la présence d’une journaliste sur le front du Koweit, mais aussi face aux autorités saoudiennes peu disposées à accueillir des femmes étrangères sur la terre des lieux saints de l’islam : « Leur seule présence constituait déjà une offense, une impardonnable souillure du sanctuaire » écrit-elle.

Koweit: soldat américain, 1998. (c) Ph Rochot

Méfiance aussi au sein de l’armée française qui parviendra à la faire rapatrier la veille de l’offensive contre les armées de Saddam Hussein, sous prétexte qu’elle avait donné la date du déclenchement de l’opération Tempête du désert, date pourtant communiquée par un officier français. On pense alors au lieutenant Drogo dans Le désert des tartares, évacué de la ligne de front au moment où l’ennemi débarque.

Frontière Koweit/Irak: cimetière de chars après la première guerre du Golfe. (c) Ph Rochot

Un journaliste lambda aurait sans doute baissé les bras mais Mémona Hintermann prendra sa revanche en 2003 lors de la seconde intervention de l’armée américaine contre Saddam Hussein, en couvrant durant un mois l’offensive lancée par Georges Bush sur l’Irak et ses conséquences désastreuses.

Ce livre, Une journaliste ne devrait pas dire ça, nous conduit au-delà du simple récit d’une femme de médias en fin de carrière qui fait le bilan de ses reportages à travers le monde. L’intérêt essentiel de cet itinéraire hors du commun est avant tout son point de départ : l’île de la Réunion où est née Mémona  Afféjee dans une famille pauvre où le métier de journaliste était totalement inconnu. « Il n’était pas en usage chez nous, les Yabs, nous les blanchâtres des hameaux reculés d’une île volcanique au fin fond de l’océan indien. » Journaliste s’apparentait à journalier, travailleur dans les champs de canne à sucre. C’est dire s’il fallait se battre pour aborder cette profession. Tout au plus pouvait-elle espérer devenir institutrice, un mot qui se traduit par pied de riz en créole, ce qui veut dire que quand on est enseignant on peut espérer manger.

Pas facile aussi d’étudier quand on habite une case en tôle et qu’on n’a qu’une seule paire de chaussures pour aller à l’école, faire du sport ou aller à la messe et dont le frère répare les semelles avec de la colle à fruits. Le cadre de vie est parfois hostile. Mémona raconte ainsi une procession de la Sainte Vierge qui bénit les maisons mais passe devant sa case sans s’arrêter. Elle soupçonne les voisins qui traitaient sa famille de zarabs, un mot qui associe les Indiens émigrés à la Réunion et les Arabes.

C’est aux maitresses d’école que Mémona Afféjee doit sa carrière, cette envie d’apprendre, de découvrir et de raconter. Un concours à Radio France remporté avec succès lui ouvrira les portes d’un monde des médias encore très machiste. Mais elle saura surmonter ce parcours d’obstacles.

Mémona Hintermann en Libye: 2012. (capture d’écran).

Son itinéraire sera souvent fait de revanche sur le destin. Elle consacre un chapitre à la tentative de viol dont elle fut victime de la part du colonel Kadhafi, à l’occasion d’une conférence de presse à Tripoli en février 1984. L’homme l’a menacée de mort si elle parlait.

Elle est choquée par la place que le pouvoir en France réserve au chef de la révolution libyenne, notamment sous la présidence de Nicolas Sarkozy : « La France a passé l’éponge sur les attentats commandités par Kadhafi., notamment l’explosion du DC10 d’UTA en 1989 dans le désert du Ténéré : 170 morts dont 54 français. Le voir parader sous le drapeau de la République m’était franchement insupportable. » Elle prendra sa revanche en 2012 en couvrant sur place en Libye la chute de Kadhafi et les derniers jours de sa dictature.

Mémona Hintermann raconte ses reportages en Syrie, à Gaza, en Afghanistan, en Roumanie après la chute du mur de Berlin où 11 de nos confrères ont été tués en une semaine. Elle suit l’éclatement de la Yougoslavie, de la Bosnie au Kosovo. Elle apporte au récit de chaque événement des anecdotes, des réflexions, des analyses. Des émotions bien sûr.

Présentation du livre de Mémona Hintermann au Press Club de France.

Mais son livre prend une autre dimension quand on sait qu’elle a fait partie des sages de l’audiovisuel. Elle fut membre du CSA de 2013 à 2019, basculant ainsi de l’autre côté du miroir et participant aux nominations des dirigeants des médias publics.

Et le souvenir semble amer. C’est l’administration qui a le véritable pouvoir, pas les sages dit-elle. Elle découvre aussi la toute-puissance des groupes privés tels Bouygues ou Bolloré et la difficulté à faire respecter les règles : « Dans la pratique, les petits opérateurs font rarement des procès au régulateur. En revanche, les acteurs de la grande distribution audiovisuelle… disposent d’une force de frappe réellement dissuasive dès qu’une décision menace leurs intérêts. »

Elle assiste impuissante à la montée en force dans les médias du journaliste Eric Zemmour et à la mise en place de la chaine pro-Poutine Russia Today, « installée pour surmédiatiser les crises sociales » dans notre pays.

Sa petite victoire au CSA restera pourtant d’avoir obtenu la diffusion d’un spot le 14 juillet de chaque année sur les radios et les télés pour montrer la diversité française avec ce titre : « les mille visages de la France ».

Mais concernant le CSA, rebaptisé Arcom, son jugement est sans appel : « Une révolution de fond en comble de la machine audiovisuelle s’annonce urgente. Bien plus qu’un ensemble de tuyaux informatiques et de lumières qui obscurcissent la vue, on est face à un secteur stratégique qui est une machine de pouvoir. » Quand on sait que le CSA avait été créé pour garantir la liberté et l’indépendance des médias il reste du chemin à parcourir.

Mémona Hintermann qui couvrit aussi les voyages présidentiels constate que la marge de manœuvre des journalistes autour des activités de l’Elysée s’est quelque peu réduite : « Un dispositif de sécurité inédit, basé sur le secret, véritable cotte de mailles des temps modernes est étendu tout autour des faits et geste présidentiels. »

L’itinéraire de Mémona Hintermann tient dans ces pages riches en réflexions aussi bien sur l’étranger que sur la société française. Et comme il faut toujours revenir aux sources, l’auteure cite en exemple la société réunionnaise où elle a grandi : « L’instruction est le secret qui a permis à notre société créole fragmentée d’échapper à l’enfermement des communautés. Les enseignants nous ont appris à nous respecter nous-mêmes et les autres. »

Philippe Rochot

5 réflexions sur “« Une journaliste ne devrait pas dire ça » : mon regard sur le livre de Mémona Hintermann.

  1. Merci beaucoup, Philippe, pour ce magnifique hommage à Mémona que je ne connais pas personnellement. Moi aussi j’aimerais connaître la date de la dédicace de son livre.

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    1. Voilà ce que je sais sur son programme de dédicaces Elle
      commence par Nimes, le dernier week-end de janvier, puis Aix-Marseille, Dax ou Limoges et Monaco .
      Paris en mars lors du salon monté par le syndicat de l’édition au Grand palais éphémère – j’ai compris que ce serait en avril.

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