« Voir et raconter l’Ukraine »: mon édito pour le magazine du Press Club de France. Janvier 2023.

Les employés du ministère ukrainien de l’information n’en ont pas cru leurs yeux. Durant la première semaine de la guerre, plus de 2000 journalistes ont défilé dans leurs bureaux pour demander une accréditation. C’est dire la passion, la motivation, l’envie de témoigner qui continue d’animer les acteurs des médias un peu partout dans le monde. A l’heure où notre profession n’a jamais été autant critiquée, où les témoignages des journalistes sont systématiquement mis en doute par les milieux négationnistes ou complotistes qui prolifèrent sur le net, la volonté d’enquêter sur la guerre reste bien vivante.

Les lauréats du Prix Albert Londres 2022 : Margaux Benn du Figaro, avec Ksenia Bolchakova,Alexandra Jousset et Victor Castanet. (c) Benjamin Géminel)

Des femmes s’imposent dans la couverture des événements d’Ukraine. Margaux Benn du Figaro (à gauche sur l’image) vient de remporter le 84ème prix Albert Londres et sur les chaines nationales, publiques, privées, ou diffusant sur le web, des journalistes au féminin témoignent régulièrement sur le sort des Ukrainiens, partageant même leurs conditions de vie. Maryse Burgot de France2 ou Liseron Boudoul de Tf1, ainsi que tous les envoyés spéciaux en Ukraine, appliquent tout simplement la devise de base de notre métier : voir et raconter.

Kviv, Ukraine: la fuite. Photo de Justyna Mielnikiewicz, exposée sur la façade de la Maison des Journalistes.

Mais parmi tous ces reporters de la guerre d’Ukraine, des centaines sont en situation de précarité, partis sans garantie de publication, sans moyens de protection, sans casques ni gilets pare-balles, sans idée réelle de sujets à traiter en dehors de la vie sur la ligne de front.

Une dizaine de journalistes ont perdu la vie en moins d’une année dans la couverture du conflit ukrainien, comme Frédéric Leclerc-Imhoff de BFM TV, touché par un éclat d’obus durant le bombardement d’un convoi humanitaire par l’armée russe.

Être reporter en zone de conflit demeure un pari à haut risque. On le voit avec le cas d’Olivier Dubois, capturé au Mali lors d’un reportage à Gao et otage depuis plus de 600 jours.

Le portrait d’Olivier Dubois projeté sur la façade du ¨Panthéon en mars 2022 (c) Ph Rochot.

Olivier Dubois était pigiste pour Libération, qui plaide régulièrement sa cause avec plusieurs comités de soutien, mais sans succès jusque-là.

Les risques du métier ne découragent pourtant pas les journalistes de terrain. Les prix de reportage permettent de mesurer l’ampleur du travail accompli.

Que ce soit le Figra (Festival International du Grand Reportage d’Actualité), le prix Bayeux, Visa pour l’image ou le prix Albert Londres, plusieurs centaines de documentaires télévisés, de séries photos ou d’articles de qualité sont présentés et primés. Or ces reportages passent souvent inaperçus auprès du public : trop de sujets proposés, trop d’articles à lire, trop de chaines à voir. Le lecteur et l’auditeur s’égarent alors sur le net et choisissent une vérité sur des sites peu crédibles qui sèment volontairement la confusion.

D’où l’importance de l’éducation aux médias dont le pouvoir politique commence à mesurer l’impérieuse nécessité. Il faudrait remplacer la semaine des médias dans les écoles par le mois des médias ou même le trimestre des médias, tant il est capital d’expliquer le traitement de l’information, les choix éditoriaux et les conditions de travail des reporters d’aujourd’hui. Il en va de l’intérêt du public et de notre crédibilité dans la couverture de la guerre en Ukraine, tout comme dans celle des autres conflits du monde.

Philippe Rochot

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