Russie: écrire en exil. Le combat des journalistes russes réfugiés en Lettonie. Philippe Rochot

Photo de Une: monument à la révolution russe de 1905, érigé à Riga (Lettonie) du temps des soviétiques. (c) Ph Rochot. 28 novembre 2022.

Il faut avoir le cœur bien accroché pour décider en quelques heures de plier bagage et s’engager sur la route de l’exil sans espoir de retour. C’est pourtant ce qu’a fait Tikhon Dzyadko, rédacteur en chef d’une télévision russe indépendante, TV Rain. Le pouvoir poutinien venait de décréter que toute information non officielle serait considérée comme fausse et que son auteur risquait 15 ans de prison.

Tikhon raconte que pour avoir simplement qualifié l’offensive russe sur l’Ukraine de guerre, il risquait la prison. « Nous avons trouvé des billets pour Istanbul. En une heure nous avons fait trois valises, réveillé nos enfants et couru à l’aéroport. » L’homme ne parait guère affecté par ce brutal changement de vie. Il nous accueille dans un hub pour médias, une sorte de Maison des journalistes installée discrètement dans un appartement au cœur de Riga.

A’ présent sa chaine diffuse via YouTube, tenant compte du fait que Poutine n’a pas bloqué Google. 60 % de l’audience TV Rain touche la Russie et il estime avoir gardé 80% de téléspectateurs restés fidèles aux informations diffusées et aux talkshows.

Riga : Sabine Sile, directrice du Centre d’accueil des Journalistes en exil.

Un sérieux coup d’arrêt vient pourtant d’être donné par les autorités lettones qui estiment que cette cahaine s’est mise en infraction. Tout d’abord, elle n’est pas diffusée en langue lettone. Ensuite, elle a présenté dans un reportage une carte montrant la Crimée comme appartenant à la Russie et a appelé l’armée russe “notre armée”, ce pour quoi la chaîne a reçu une amende 10 000 euros. Le rédacteur en chef, Tikhon Dziadko, a admis une “erreur” commise par un employé de la chaîne. Enfin, le régulateur letton considère les propos d’un présentateur, Alexeï Korostelev, comme un appel à soutenir l’armée russe. Résultat, TV Rain est suspendue sur les réseaux mais continue d’être diffusée sur YouTube…

L’Association du Prix Albert Londres a organisé cette rencontre avec les journalistes russes exilés, à l’occasion de sa remise du prix 2022. Près de 400 d’entre eux ont trouvé refuge en Lettonie, premier pays d’Europe à les accueillir. Mais d’autres sont restés en Russie et réalisent un travail clandestin qui mérite le respect.

Dans les 48 heures qui ont suivi le déclenchement de la guerre le 24 février dernier, les autorités russes ont fermé plus de 5000 sites web, obligeant les médias survivants à travailler via des messageries cryptées.

Yaroslav, ukrainien des territoires occupés par les Russes, originaire de Lougansk dirige un petit journal  Kiele Gazetta, qu’il a dû fermer trois semaines après le déclenchement de la guerre. Ses journalistes et lui-même avaient reçu des menaces de mort. Il faut dire qu’avec un groupe de citoyens ukrainiens il avait eu l’audace de manifester avec un drapeau aux couleurs de l’Ukraine devant une colonne de blindés russes… Les Pro-russes de Lougansk voulaient sa tête.

Pour gagner l’Europe, il a dû repasser par la Russie, subir des interrogatoires humiliants et se prêter au contrôle du FSB, les services de renseignements du Kremlin. Il est resté douze heures à la frontière avec la Lettonie avant de pouvoir prendre un bus pour Riga la capitale. Il raconte que les Pro-russes ont introduit leurs médias dans les zones occupées par l’armée russe et chassé ceux qui se trouvaient là. Depuis la Lettonie, il continue de diffuser ses articles via la messagerie Telegram.

Maxime quant à lui est originaire de Saint-Pétersbourg et ne fait pas dans la dentelle, qualifiant la Russie d’état terroriste et comparant les événements d’Ukraine à ceux de Tchétchénie. Il considère comme une évidence que l’OTAN doit intervenir dans cette guerre, autrement qu’en livrant simplement des armes. « Tant que les Russes auront encore en tête ce sentiment impérial, ils continueront la guerre » dit-il froidement.

Maria, de Novaïa Gazetta, journal célèbre pour sa défense de la liberté de la presse, raconte le parcours du combattant des journalistes en exil pour obtenir des fonds. Ils sont contraints de financer le fonctionnement de leur média en monnaie virtuelle car il est impossible de transférer de l’argent de Lettonie en Russie pour payer les journalistes restés sur place. Or on connait la chute actuelle du bitcoin.

De même les journalistes en exil en Lettonie ne veulent pas suivre les étapes de l’émigration. Ce parcours leur permettrait pourtant de bénéficier de droits sociaux, mais ne leur donnerait pas l’autorisation de travailler.

Sur une avenue de Riga: le souvenir du martyr de Marioupol. (c) Ph Rochot.

C’est donc à ce prix que des médias libres s’efforcent de fournir des informations indépendantes à des millions de Russes soumis à la propagande du Kremlin. Thikon de TV Rain, estime ainsi que « Même les sondages réalisés par le gouvernement montrent que 30% de Russes ne soutiennent pas la guerre, (…) ce qui fait 45 millions de personnes, un chiffre énorme. Beaucoup ne soutiennent ni la guerre, ni Poutine mais ils ont peur de parler car c’est dangereux. Ces gens sont avides d’informations indépendantes et notre objectif est de trouver des moyens indispensables de les atteindre ». 

Philippe RochotRiga. Photos Ph Rochot.

Riga: quelque part en centre-ville, le hub qui accueille les journalistes russes en exil.

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