UKRAINE : « Chronique d’une guerre annoncée » ; un film d’Anne Poiret ou la guerre avant la guerre.

Les frappes sur la ville de Kiev, les crimes commis à Boutcha ou le martyr de Marioupol nous ont fait oublier que la guerre n’avait pas commencé le 24 février 2022 avec l’intervention de quelque 100 000 soldats russes sur le territoire ukrainien, mais huit ans auparavant. C’est cette période clé du conflit que décrypte Anne Poiret dans son documentaire-reportage : « Chronique d’’une guerre annoncée ».

Ukraine: région du Donbass. (c) Talweg.

La chronologie que suit l’auteure permet de voir une situation s’aggraver au cours des années pour aboutir au déclenchement de la fameuse « Opération spéciale », cette guerre de Poutine qui ne veut pas dire son nom. Car avant février 2022, il y eût la révolte de Maidan, les manifestations en faveur d’un rattachement à l’Europe, le renversement d’un président pro-russe, l’annexion de la Crimée et la guerre du Donbass lancée par la Russie et ses alliés dès le printemps 2014.

Paris, manifestation de soutien à l’Ukraine : mars 2022. (c) Ph Rochot.

Quand on part vers l’Ukraine compliquée, mieux vaut ne pas voler avec des idées simples car nos schémas habituels sont ici brouillés. Le mérite d’Anne Poiret est d’avoir fait parler les acteurs-clés du conflit ou leurs proches conseillers, ces hommes et femmes qui étaient chargés de trouver un accord pour éteindre ce brasier qui menaçait et menace toujours la sécurité en Europe. Le documentaire nous fait aussi pénétrer dans la vie misérable des habitants du Donbass, pris au piège entre partisans du régime de Kiev et Ukrainiens pro-russes : « ici la terre est grise, le paysage est gris, les gens sont gris » dit une paysanne ukrainienne qui vit seule avec ses trois enfants dans un hameau perdu du Donbass. La terre est meurtrie, dévastée, brûlée mais la population résignée et toujours digne malgré les 15 000 morts depuis 2014.

A la table des négociations: Zelensky, Macron, Poutine, Merkel. Paris: 9 décembre 2019. (c) Talweg.

Le documentaire nous éclaire sur la complexité du conflit mais aussi celle des négociations interminables qui ont conduit aux accords de Minsk, conclus par les quatre chefs d’Etat : Merkel, Hollande, Poutine et l’Ukrainien Porochenko. Pas facile de négocier avec le maitre du Kremlin. François Hollande n’hésite pas à dire que Poutine a fait du mensonge une arme de guerre et qu’il faut en tenir compte à chaque fois qu’on s’adresse à lui. Pour cette raison peut-être les accords de Minsk ne seront jamais appliqués.

Le ministre ukrainien des affaires étrangères, Dimytro Kouleba (photo), ne nous fait pas de cadeau dans ce documentaire. Il estime sans nuance que l’Europe et l’occident se sont laissés berner par le maître du Kremlin, que tous les chefs d’état comme Emmanuel Macron, qui a reçu Poutine en grande pompe à Versailles, ont été trompés, abusés, à commencer par la chancelière Angela Merkel. Aux yeux du ministre ukrainien, elle n’aurait jamais dû accepter la construction du gazoduc Nord-stream2 qui renforçait un peu plus la dépendance de l’Europe à la Russie.

Barack Obama: Séoul 25 avril 2014 : l’appel aux chefs d’état à propose de l’Ukraine. (c) White House.

Moscou n’a jamais appliqué les accords de Minsk, mais personne n’a forcé Poutine à le faire disent les Ukrainiens et le maître du Kremlin a profité de la torpeur de l’Occident. Le film nous présente ainsi un Barack Obama sceptique sur la livraison d’armes à l’Ukraine alors qu’il a déjà refusé d’intervenir en Syrie, en 2013, quand le régime de Bachar el Assad a utilisé l’arme chimique contre des populations de la banlieue de Damas. Dans les deux cas, Washington a laissé le champ libre à la Russie.

On y voit aussi le conseiller de Donald Trump pour l’Ukraine rapporter que le président des Etats-Unis, dont la position vis-à-vis de Poutine est restée ambigüe, voulait bien fournir quelques armes à l’Ukraine mais s’inquiétait de savoir comment Kiev allait payer.

Paris, manifestation de soutien à l’Ukraine : juin 2022. (c) Ph. Rochot.

Cette chronique d’une guerre annoncée nous permet aujourd’hui de faire le lien avec la guerre actuelle : négociations au point mort, menaces sur tout le continent européen, aggravation lente mais bien réelle du conflit. Ces populations du Donbass qu’Anne Poiret a rencontrées dès 2021, avant le déclenchement de cette « opération spéciale » décidée par le Kremlin, ont dû pour la plupart se replier à l’intérieur de l’Ukraine sans grand espoir de retour.

Philippe Rochot

Diffusion Dimanche 16 octobre 2022 à 20h55 sur France 5

.Talweg production. Vincent Gazaigne & Julie Meigniez Ecrit avec Emilie Rabaté

Images Julien Mauranne Montage: Françoise Bernard Musique:

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