Enfants juifs déportés: leur histoire à travers les pochoirs de Christian Guémy, alias C215.

La rue de la Cerisaie est étroite et sombre mais le petit groupe de policiers français n’a aucun mal à trouver l’adresse de la famille Zeliszewski en cet été 1942. Les agents de la Préfecture de police de Paris ont des listes précises d’adultes et d’enfants juifs à rassembler pour les pousser vers les chemins de la déportation. Le petit Maurice Zeliszewski, 13 ans sera ainsi conduit au camp d’Auschwitz, avec son frère et ses parents. Il trouvera la mort au bout d’un mois ainsi que sa famille.

Son portrait, peint au pochoir sur une boite aux lettres du quartier par l’artiste de rue Christian Guémy, alias C215, est là pour nous rappeler qu’au cœur de Paris dans le Marais, 500 enfants juifs ont été raflés et conduits vers les camps de la mort.

Christian Guémy a peint une quinzaine de portraits sur ces boites aux lettres jaunes dont la couleur nous renvoie à celle de l’étoile que devaient porter les juifs, enfants comme adultes, durant l’occupation allemande. Les boites aux lettres de la poste française deviennent ainsi les messagers de la mémoire. Au total ce sont 11 400 enfants de confession juive vivant en France qui ont été déportés et assassinés.

Lazare Szajnbuks déporté à l’âge de 11 ans avec sa mère et sa sœur au camp d’Auschwitz en juillet 1942.

Alors pourquoi ces victimes innocentes ? La réponse de Serge Klarsfeld est glaçante : « les policiers français ont demandé aux policiers allemands de déporter les enfants avec les parents. Il faut prendre aussi la « marmaille » ont-ils dit, sinon plus tard ils chercheront à se venger ».

Pour réaliser ces portraits d’enfants juifs, l’artiste Christian Guémy s’est inspiré des quelque 4000 photos d’enfants déportés et assassinés dans les camps qu’a pu rassembler l’avocat Serge Klarsfeld au Mémorial des enfants juifs.

Paulette et Emmanuel Hillier, déportés en juillet 1942 via le camp de Drancy..

Notre « pochoiriste » C215 s’est senti très vite concerné par le thème de la déportation de cette jeunesse. Il avoue lui-même : « J’ai toujours été attaché au thème de l’enfance, notamment en ce qu’elle représente comme innocence. J’ai eu moi-même une enfance un peu particulière. J’étais orphelin à l’âge de 5 ans. »

C215 a réalisé ces œuvres au pochoir avec la même motivation que les fresques qu’il a peintes sur les ruines de la guerre d’Ukraine, ou ses portraits d’hommes illustres sur les armoires électriques des rues de Paris. Et le message passe. On se sent rapidement solidaire de ces enfants pris dans l’engrenage de l’extermination. L’ensemble tourne autour du portrait de Simone Veil, dessiné sur la boite aux lettres à l’entrée de la rue des Justes, face au Mémorial de la Shoah. L’institution a même établi un itinéraire précis, destiné à croiser ces portraits d’une enfance martyrisée et sacrifiée.

Maurice Novak : déporté à 9 ans.

On rencontre ainsi Maurice Nowak, d’origine polonaise, arrêté à l’âge de 9 ans, avec son père et sa mère au domicile familial rue des Archives. Il sera séparé de ses parents et déporté au camp d’Auschwitz après trois jours au Vel d’hiv et au camp de Pithiviers.

A 13 ans, Bernard Zylberberg, juif originaire de Pologne, finira lui aussi ses jours au camp d’’Auschwitz. Arrêté en septembre 1942 par une rafle de la police allemande, il ira rejoindre ce lieu d’extermination où ses parents et son frère l’ont précédé.

Bernard Zylberberg : le pochoir sur une boite aux lettres du Marais et la photo de famille qui a inspiré l’artiste.

Les parents d’Huguette Goldblum, originaires de Pologne, pensaient bien qu’ils ne seraient pas inquiétés par les polices françaises ou allemande. Leur fille était née en France, ainsi que leur fils et ils avaient obtenu la nationalité française. Ils échapperont à la rafle du Vel d’hiv mais seront arrêtés quelques jours plus tard, conduits à Drancy, puis Auschwitz.  

L’itinéraire de ces enfants de la déportation se ressemble souvent cruellement mais certains connaissent une épreuve plus longue que les autres comme Bernard Zajdner, arrêté en 1944 après ses trois frères par des policiers du « Service spécial des affaires juives ». Ils passeront par la case Drancy avant d’être envoyés à Auschwitz Birkenau pour « travailler ». Ils serviront en fait de cobayes pour les expériences dites « scientifiques » du Dr Mengele, puis seront transférés au camp de Sachsenhausen où ils trouveront la mort, quelques semaines avant la fin de la guerre.

Autant d’enfants, autant de destins tragiques. Cet itinéraire à travers ces jeunes vies sacrifiées, ces lâches arrestations s’intitule : « 11 400 enfants, portraits par C215 ». Ce chiffre est celui des jeunes victimes juives de la déportation de France. En suivant ce parcours qui nous conduit parfois devant leur domicile à travers ces objets familiers que sont les boites aux lettres jaunes, on saisit mieux l’épreuve et l’injustice endurée par ces familles et leurs enfants.

Philippe Rochot

Pourquoi ce pseudonyme de « C215 » adopté par Christian Guémy ? Le « C » est tout simplement son initiale de prénom et le 215 le numéro de sa chambre d’hôtel où il eût l’idée de réaliser ses pochoirs que l’on rencontre aujourd’hui un peu partout, de Paris à Kiev…

Une réflexion sur “Enfants juifs déportés: leur histoire à travers les pochoirs de Christian Guémy, alias C215.

  1. La mort d’un adulte est douloureuse, celle d’un enfant est insoutenable surtout lorsqu’il s’agit d’un genocide, personnes innocentes, au nom d’une collaboration écoeurante et honteuse. Nos enfants devraient voir ces lieux de mémoire pour leur faire comprendre que d’autres, du même âge, ont souffert pour une cause qui n’était pas la leur.

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