Femmes photographes de guerre : Musée de la Libération – Paris.

Photo de Une : prisonniers irakiens. (c) Carolyn Cole, Los Angeles Times.

La guerre en Ukraine permet aujourd’hui de mesurer l’importance de la présence des femmes photoreporters sur le terrain. On ne prête plus guère attention à ces journalistes au féminin portant casques de protection, gilets pare-balles et brassards de presse. Elles font partie du paysage médiatique et leur compétence dans la couverture des conflits n’est plus à démontrer.

Mais du temps de la Seconde Guerre mondiale ou des guerres du Vietnam et du Liban, les femmes au front avec caméras et appareils photos étaient l’exception. La photo de guerre était une affaire d’hommes.

Espagne : mobilisation générale. Valence, 1937. Photo de Gerda Taro. (International Center of photography)

L’exposition « Femmes photographes de guerre » organisée par le Musée de la Libération de Paris, place Denfert-Rochereau, permet d’évaluer le chemin parcouru. Il rassemble le travail de huit femmes photoreporters ayant marqué le siècle, à commencer par l’engagement de Gerda Taro, la compagne de Robert Capa. Juive de Galicie d’une vingtaine d’années, elle couvrit avec lui la guerre d’Espagne en 1936. Ses photos ont été longtemps publiées sous le nom de Capa, mais aujourd’hui un travail précis de recherche a permis de distinguer son œuvre de celle de son compagnon, révélant la signature d’une grande photographe.  Ses images sont plutôt distanciées, prises avec une certaine pudeur ce qui peut surprendre quand on sait que l’on doit à son compagnon Robert Capa, la formule régulièrement rabâchée : « Si ta photo n’est pas bonne c’est que tu n’étais pas assez près ».

Sa carrière sera aussi brillante que brève. Elle couvrira durant un an le combat des Républicains contre les Franquistes mais sera mortellement blessée en 1937 sur le front de Brunete près de Madrid.

Il faut saluer le travail de Lee Miller qui débarque en Normandie en 1944 avec pour mission de suivre l’avancée des forces alliées sur l’Europe pour le magazine « Vogue ». Elle est dûment accréditée auprès de l’armée américaine, donc reconnue comme femme reporter de guerre. Elle livrera des images poignantes sur la libération des camps et les hôpitaux de campagne mais toujours avec une certaine pudeur, entretenue grâce à la composition et à la lumière travaillées lors de la prise de vue.

Catherine Leroy : scènes de la guerre du Vietnam à l’expo « Femmes photographes de guerre. »

La guerre du Vietnam a permis à des centaines de photographes de faire leurs preuves : des hommes mais aussi des femmes comme Catherine Leroy, largement motivée mais poids plume qu’il fallait lester pour sauter en parachute afin de lui éviter de se poser en territoire contrôlé par les Vietcongs… Avec sa consœur Françoise Demulder, elle va montrer aux hommes qu’elle a le cœur bien accroché et qu’elle ne flanche pas devant les scènes d’horreur quotidiennes auxquelles sont confrontés les photographes. On lui doit cette image du GI’s hurlant de désespoir sur le corps sans vie de son compagnon d’arme. La couverture de la guerre civile du Liban la marquera à vie et la poussera à renoncer au reportage de guerre.

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Beyrouth : 1976. Offensive des Phalangistes sur le quartier de la Quarantaine dans la banlieue de la capitale libanaise occupé par des réfugiés, Palestiniens et Kurdes… Photo Françoise de Mulder / Roger Viollet.

C’est pourtant la bataille de Beyrouth qui a permis à Françoise Demulder de montrer son talent, sa passion et sa maitrise de l’image. On lui doit la photo de cette femme palestinienne implorant un milicien phalangiste armé et cagoulé, sur fond d’incendie dans le bidonville de la Quarantaine en 1976. Elle fut la première femme à décrocher le World Press avec cette scène de guerre qui résume à elle seule et encore aujourd’hui tout le drame du Liban. Pour la petite histoire, la rédaction de son agence (Gamma) ne l’avait pas retenue ; elle a dû insister pour que cette photo entre dans le circuit des images éligibles à la publications.

Christine Spengler lors de sa couverture de la révolution iranienne : 1979. (Archives Women Artists)

Christine Spengler est l’une des trois photographes encore en vie qui présente son travail de reporter de guerre à cette exposition du Musée de la Libération. Coupe au bol, rouge à lèvre appuyé et robes colorées, elle est aujourd’hui devenue « artiste photographe », sublimant ses images présentes et passées pour les transformer en œuvre d’art sous l’appellation « Opéra du monde ». Mais elle nous rappelle avec ses photos de la guerre du Cambodge ou de la révolution iranienne qu’elle a couvert une bonne partie des événements majeurs du siècle dernier.

Cambodge, bombardement de Phnom Penh, 1975. Photo de Christine Spengler.

Avec Susan Meicelas, c’est l’Amérique latine des dictatures militaires et des révolutions qui est mise en avant : Salvador, Nicaragua. Elle obtient la médaille d’or Robert Capa en 1979. Carolyn Cole, photographe américaine qui expose ses photos de Bagdad, d’Israël et du Liberia en guerre civile, a reçu deux fois cette récompense au cours de sa carrière, en plus du prix Pulitzer.

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Nicaragua: sandinistes devant le QG de la Garde nationale à Esteli. 1979. Photo de Susan Meiselas / Magnum.

Parmi ces huit femmes photographes de guerre exposées au Musée de la libération, Anja Niedrighaus me semble la plus proche des canons pratiqués aujourd’hui dans le reportage photo : sujets proches, gros plans, visages expressifs, émotion, scènes choc, composition offensive de l’image. Anja a pu mettre son talent en pratique en Irak, Libye, Gaza, Afghanistan. C’est en Afghanistan qu’elle va trouver la mort dans un attentat en avril 2014 alors qu’elle couvre les élections dans la région de Khost.

Bagdad, Irak 2004. Des Marines américains investissent le domicile d’un député irakien. Photo de Anja Niedringhaus /AP/SIPA;

Après avoir vu ces 80 photos de femmes reporters de guerre, peut-on parler d’un regard singulier de la femme sur les conflits du monde ? Difficile d’en juger. On sait par exemple que la femme photographe a plus facilement accès à la famille, à la vie sociale et cela se sent dans les reportages. Mais si nous avons du mal à trouver une différence entre la couverture photo d’une guerre réalisée par une femme et celle réalisée par un homme, c’est que l’approche de l’événement, son traitement à l’image, n’est plus une affaire d’homme ou de femme mais de sensibilité de l’être humain.

Philippe Rochot

9 réflexions sur “Femmes photographes de guerre : Musée de la Libération – Paris.

  1. Merci Philippe
    Paradoxalement tous ces souvenirs qui endurcissent, réveillent aussi aujourd’hui au « spectacle » de l’Ukraine, un terrible sentiment d’impuissance et de dégoût chez ceux qui n’ont plus l’âge de courrir
    Comme si cette guerre de trop était aussi notre échec de témoins. Sinon aupres de l’opinion au moins à l’échelon de ces éternels décideurs qui s imaginent pouvoir jouer les maréchaux sans écouter leurs sentinelles….
    Amitiés Jean-Marc

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  2. Très belle conclusion.
    Merci pour ce bel article sensible et toujours dans le soucis du rendre compte. j’aime la façon dont vous écrivez. Merci pour ce partage, moi qui ne suis pas sur Paris.

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  3. Respect à tous ces reporters femmes ou hommes , mais bien vu pour la sensibilité dans l’approche photographique c’est là que tout se joue pour réaliser une photo on peut parler d’humanité mais on doit ajouter que le ou la photographe doit être bien informé pour savoir informer. Mais bien sûr il y a la chance d’être au bon endroit. Je pense que chaque photographe représente son identité et il est de fait unique.
    Merci pour tes choix toujours très intéressants. Amitiés

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  4. Quel courage pour ces femmes reporter. Beaucoup sont jeunes et déjà des grandes journalistes. Dernièrement un documentaire sur la Guerre de l’Ukraine a été vu sur la chaîne 10. Ce sont trois jeunes journalistes qui ont eu ce courage d’aller voir de près les massacres de la Russie. Beaucoup de malheur, de tristesse. J’ai été très touchée par ce reportage et la maturité des trois journalistes. CHAPEAU A TOUS

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