« Voyage sans retour » ou la tragédie vécue de l’expédition féminine au Cho Oyu de 1959, racontée par Micheline Rambaud, cinéaste de l’expédition.

Avec ses cheveux blanc neige et ses 93 ans, Micheline Rambaud est une vieille dame digne. Elle n’a jamais cherché les honneurs. Elle vient pourtant de les trouver à ce grand âge, en publiant son récit vécu du drame de l’expédition féminine au Cho Oyu en 1959 : « voyage sans retour ».

Extrait de « Voyage sans retour » : départ du Bourget le 12 août 1959.

Cette année-là, l’alpiniste Claude Kogan, surnommée la plus haute femme du monde, décide de monter une expédition entièrement féminine à la conquête du Cho Oyu, un sommet de l’Himalaya qui domine la région tibétaine à 8168 mètres d’altitude. Elles seront 12, accompagnées de 12 sherpas et de 200 porteurs. Un casse-tête d’organisation.

Micheline Rambaud face au Cho Oyu. Extrait de « Voyage sans retour ».

A cette époque, pas de téléphone satellite, seule l’armée népalaise possède une liaison radio, pas d’hélico pour gagner le camp de base, pas de ligne aérienne entre Katmandou et Lukla pour réduire d’une semaine la marche d’approche et bien sûr pas de secours dignes de ce nom. Et puis le Cho Oyu est frontalier de la Chine, ou plutôt du Tibet où les Chinois resserrent leur emprise et tentent d’empêcher la fuite des Tibétains par le col de Langpa, itinéraire obligé pour le Cho Oyu.

Chaine de l’Himalaya : mont Everest. Le Cho Oyu se trouve à l’ouest du plus haut sommet du monde. Gauche sur l’image…(Photo Ph Rochot)

Mais Claude Kogan a une revanche à prendre sur cette montagne qui fait partie des 14 sommets de plus de 8000 mètres de notre planète. Elle a échoué dans cette ascension cinq ans auparavant, à seulement 400 mètres du sommet.

Népal: porteurs en Himalaya : 2006. Pour quelques roupies de plus… (Photo Ph. Rochot)

Avec elle, deux grands noms de l’alpinisme au féminin : Loulou Boulaz, première femme à avoir « sorti » l’éperon Croz aux Grande Jorasses, mais qui devra déclarer forfait dès les premiers jours de l’ascension, victime d’une phlébite et du mal des montagnes et puis l’alpiniste franco-belge Claudine Van der Stratten avec qui Claude Kogan prévoit d’atteindre le sommet.

Camp de base du Cho Oyu : capture d’écran du film de Micheline Rambaud, « Voyage sans retour ».

Michèle Rambaud, engagée comme cinéaste, aime le ski, la randonnée, l’escalade, mais elle n’est pas une grande alpiniste. Sa mission, ce sera l’image : suivre au plus près l’expédition et pouvoir témoigner par le film et la photo de la progression des cordées et de la vie des populations népalaises.

Femmes du Népal, année 2006. Frontière chinoise… En 1959, la pauvreté dominait dans la vie des familles. Malgré des progrès, la condition de la femme est restée très précaire : 40% sont mariées avant l’âge de 20 ans et le taux de mortalité est plus élevé chez la femme que chez l’homme. (Photo Ph Rochot).

Elle a donc le mérite de pouvoir observer cette expédition avec un regard neuf, extérieur et d’être crédible quand elle porte un jugement sur les circonstances du drame qui s’est joué à 7700 mètres d’altitude au niveau du camp IV. La neige tombait en abondance et régulièrement le silence de la montagne était déchiré par les avalanches, écrit-elle. Claude Kogan et Claudine Van der Stratten, accompagnées du sherpa Ang Norbu, auraient dû creuser un abri dans la glace pour bénéficier d’une meilleure protection. Elles ont finalement renoncé pour se contenter d’une tente. Une avalanche de 3 km de large a tout emporté. Leurs compagnes, montées trois jours après n’ont pas même retrouvé les corps.

En octobre 1959, Paris-Match fait sa Une avec la tragédie du Cho Oyu.

Dans son livre « Voyage sans retour », Micheline Rambaud interpelle Claude Kogan au-delà de la mort : « Pourquoi un effroyable hasard t’a-t-il fait rester là-haut au lieu de redescendre ? Une telle erreur de jugement pourquoi ? Toi si prudente, avoir sous-estimé ce mauvais temps qui en deux heures a déferlé. Pourquoi ? »

Une explication satisfaisante sera donnée plus tard. On parle de l’altération du jugement qui frappe l’alpiniste dans les hautes altitudes, de la difficulté de prendre la juste décision, mais aussi de la volonté malgré le danger d’arriver à tout prix au sommet. Claude Kogan avait les compétences mais aussi cette détermination.

Katmandou, capitale du Népal, à 1700 mètres d’altitude seulement, fut le point de départ de l’expédition. (Photo Ph. Rochot)

Dans le monde de l’alpinisme des années 50, essentiellement masculin, il n’était pas facile pour une femme de se faire une place. D’emblée, l’expédition féminine avait été dénigrée en plus haut lieu par la Fédération Française de la Montagne et par le grand patron de l’alpinisme de l’époque, Lucien Devies : « Si elles réussissent avait-il dit, cela confirmera mon impression que le Cho Oyu est une montagne à vaches. »

Un shorten à la mémoire des deux membres de l’expédition, Claude Kogan et Claudine Van der Stratten ainsi que des deux sherpas décédés durant l’ascension. (capture écran)

L’expédition féminine de 1959, par son audace et son courage, a-t-elle changé la vision de la société sur les femmes alpinistes ? Pas sûr. Pierre Desgraupes, éminent journaliste-producteur, fondateur du magazine télévisé « Cinq colonnes à la Une » posera cette question à Jeanne Franco, survivante de l’expédition, quelques jours après son retour : « Qu’est-ce que douze femmes pouvaient aller chercher aussi haut et aussi loin de chez elles ? »

Micheline Rambaud, à l’honneur dans « Le Dauphiné ». Elle vit à présent dans une maison pour seniors sur les bords du lac d’Annecy.

Pas plus tard qu’aujourd’hui, le chroniqueur d’un grand quotidien national a demandé à Micheline Rambaud à l’occasion de la sortie de son livre : « Est-ce que les femmes se chamaillaient au camp de base ? »

Mais quand on voit le palmarès des grands noms de l’alpinisme au féminin comme Catherine Destivelle, Elisabeth Revol, Agnès Couzy, Wanda Rutkiewicz (décédée), ces femmes qui ont largement parcouru faces nord et sommets au-delà de 8000 mètres, on peut voir que la leçon et le message de Claude Kogan et de son équipe ont été largement compris.

Le livre de Michèle Rambaud est en fait une reprise de son journal de bord, écrit sous forme de récit factuel, sans effets, mais profondément sincère et humain. Elle a la pudeur et la dignité de ne pas régler ses comptes avec ceux qui ont cherché à démolir dès le départ le projet de cette équipe féminine. Car les critiques des alpinistes de salon, ceux qui savaient ce qu’il aurait fallu faire ou ne pas faire, n’ont pas manqué à leur retour. On aurait sans doute aimé voir dans ce livre jusqu’où pouvait aller la médisance dans pareille tragédie.

Philippe Rochot

« Voyage sans retour  » : de Micheline Rambaud.

Editions du Mont-Blanc (Catherine Destivelle) 20 €

En tête d’article : couverture du livre et photo partielle AFP du Cho Oyu versant chinois, vu de Tingri. (photo Michel Gournot)

Une réflexion sur “« Voyage sans retour » ou la tragédie vécue de l’expédition féminine au Cho Oyu de 1959, racontée par Micheline Rambaud, cinéaste de l’expédition.

  1. Formidable de rappeler une si courageuse expédition. Mais la montagne est un risque pour tous les humains peu importe le sexe, Mais l’attirance est un moteur extraordinaire car c’est tellement beau la montagne comme la mer on a l’impression d’être vraiment vivant. Merci pour avoir rappelé ce grand et merveilleux moment car c’est une belle histoire même si elle se termine tristement pour deux d’entres elles. Amitiés Dann

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