Attentats du 13 novembre : laissons parler les petits papiers. Une mémoire en ligne. Ph Rochot

Les fleurs débordaient du trottoir et les messages accrochés aux grilles du jardin public, face au Bataclan étaient immédiatement recouverts par d’autres messages où l’on pouvait lire : « plus vous tuez, plus on s’aimera ». Aucun visiteur, qui s’est rendu sur le site des attentats du 13 novembre, n’oubliera ces scènes d’émotion et ces manifestations de soutien. Chacun voulait marquer son passage par un dessin, une phrase, une photo, une rose, une bougie. Des enfants ont laissé là leurs jouets, leurs peluches par solidarité avec les jeunes qui ont perdu la vie dans les fusillades de la salle de concert.

Puis les fleurs fanées ont été ramassées, jetées comme une page qui se tourne, broyées dans les bennes à ordures. Les bougies se sont éteintes. Mais les messages, les photos, les textes, ont été scannés et conservés par le service des archives de la mairie de Paris. Près de 7700 documents sont ainsi consultables en ligne (Site Mairie de Paris : archives numérisées /hommages aux victimes des attentats de 2015) A l’heure où commence le procès des attentats du 13 novembre, on en relira quelques-uns.

Nous sommes Paris, nous sommes le peuple, nous sommes le peuple de Paris.

#PrayForParis

A jamais dans nos cœurs !

La France est un beau pays, elle restera debout avec les Français qui l’aiment.

France, réveille-toi, tu es liberté, tu es universelle, tu es éternelle.

Vous n’aurez pas ma haine.

Liberté, j’écris ton nom.

Stop à la guerre ! Nos soldats doivent protéger nos vies ici, pas les intérêts des multinationales là-bas.

Vos guerres, nos morts, no more.

En province, la même opération s’est déroulée dans une dizaine de villes. A Toulouse, on a enregistré plus de 100 000 consultations du site en deux ans avec une pointe évidente durant le confinement.

Messages et bougies pour la rédaction de Charlie, décimée durant l’attentat de janvier 2015 mais les témoignages n’ont pas été conservés. (c) Ph Rochot

L’hommage direct et sincère aux victimes n’est pas un phénomène nouveau. Il se manifeste lors d’attentats, d’accidents, de crimes horribles, d’actes injustes qui dépassent notre entendement. L’historien Stéphane Haffemayer explique ainsi cette volonté de laisser un message sur les lieux d’un drame ou d’une tragédie : c’est une trace pour montrer qu’on était là, qu’on a pensé aux victimes, aux morts, aux blessés : « La mise en mots permet de construire un tombeau pour la mort » écrit-il. Jamais pareil hommage n’avait été observé en France.

Lors des attentats de Charlie Hebdo et de l’Hypercacher en janvier de la même année, des centaines de messages et de signes de solidarité avaient été déposés sur les lieux de la tragédie ou devant la statue de la République, mais pas assez sans doute pour que l’on décide de les rassembler et de les conserver.

Avec les attentats du 13 novembre, ses 130 morts et 300 blessés, on est dans une autre dimension. Ce sont les attentats les plus graves depuis la Seconde Guerre mondiale. Des universitaires ont cette fois pressé la mairie de Paris de garder ces témoignages poignants, ces messages, ces citations, ces slogans.

Dans un livre de 300 pages intitulé « Les mémoriaux du 13 novembre », des chercheurs de l’EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales) Sarah Gensburger et Gérôme Truc livrent les résultats de leur étude et décryptent les messages qui ont pu être récupérés :

Ces messages déposés sur les lieux des attentats ont été rédigés dans une trentaine de langues : le français bien sûr pour 76% d’entre eux, l’anglais pour 20% mais aussi l’arabe et le chinois pour 4%.

Les citations sont souvent empruntées à des auteurs tels que Eluard, Aragon, Hugo, Voltaire, Camus, Saint-Exupéry, mais aussi John Lennon avec son « Imagine », Brassens, Barbara ou Jimmy Hendricks.

La mairie de Paris a mis en ligne sur son site d’archives, 95,8% des messages recueillis. Seuls 0,2% des messages n’ont pas été reproduits. Il s’agit de textes hostiles, islamophobes parfois, racistes ou conspirationnistes. Ils sont néanmoins consultables mais nécessitent une autre démarche.

La bicyclette du Bataclan, garnie de fleurs et de messages, abandonnée par une victime. (c) Ph Rochot, nov 2015. 

Pour Sarah Gensburger, l’ampleur de ce phénomène en France en 2015 est « sans précédent, par la masse de ce qui a été déposé, et par la durée. Cette longévité des mémoriaux à Paris est due à la répétition des événements. Il y eut Charlie Hebdo en janvier 2015, puis l’attaque du Bataclan, celle du stade de France à Saint-Denis, celle des terrasses, puis l’attentat de Nice en juillet 2016.. Tous ces actes terroristes ont relancé les dépôts d’hommages. »

Paris: ouverture du procès des attentats du 13 novembre, au Palais de Justice. 8 septembre 2021. (c) Ph Rochot

Ces textes, écrits de façon sincère et spontanée, n’ont pas fini de nous livrer les états d’âme des visiteurs de ces lieux de mémoire. Un musée mémorial du terrorisme doit voir le jour en 2025 et une recherche lancée par un groupe d’historiens se promet d’étudier l’évolution de la mémoire des attentats. Dans dix ans, quels jugements, quelle analyse porteront nous sur ces textes, ces citations, ces slogans ? Le temps aura sans doute transformé notre vision de l’événement.

Philippe Rochot

Sur la porte du Bataclan, l’œuvre de Banksy (dérobée puis retrouvée)

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