Himalaya: « Au royaume de la lumière » d’Olivier Weber… Rendez-vous au-delà d’une terre inconnue / Ph. Rochot

« Face aux algorithmes et aux armes de destruction numérique, marcher devient un acte de résistance » écrit Olivier Weber avec le ferme désir de briser cette connexion permanente qui nous relie aux réseaux informatiques quadrillant la planète.

Il faut garder cette citation en tête quand on voit le chemin parcouru par ce grand reporter, écrivain voyageur qui sillonne depuis trois décennies le territoire des Kurdes, des Tamouls, des Soudanais du sud, des Tchéchènes ou des Tadjiks afghans et qui a fait de Joseph Kessel son maitre à penser.

Le Dhaulagiri, sentinelle face au Mustang, l’un des 14 sommets de plus de 8000 mètres. (c) Ph Rochot

Après une bonne trentaine d’ouvrages consacrés à des hommes illustres, à des minorités en péril et des causes plus ou moins perdues, il nous conduit cette fois vers les crêtes et les vallées de l’Himalaya, respectant les sommets sacrés dans ce territoire hautement symbolique qu’est le Mustang. Jusqu’en 1992, c’était un royaume interdit. Il s’est ouvert mais il est resté ce que l’auteur appelle un « petit Tibet à la culture protégée, qui peut exister sans la tutelle de la Chine ».

Le lecteur superficiel pourrait ne voir dans ce livre que la démarche du grand reporter voulant prendre ses distances avec les conflits de ce monde en s’engageant dans un itinéraire exotique qui restitue l’ambiance du Tibet des années 40. La démarche d’Olivier Weber va bien au-delà. Elle est à la fois poétique, spirituelle, philosophique. Elle est aussi journalistique quand il nous rappelle la situation du Mustang, « petit Tibet » qui reste menacé par les forces obscures du voisin chinois. 

Paysage du Mustang: (capture écran du film le royaume de la lumière)..

« Au royaume de la lumière » est un voyage en terre inconnue pas comme les autres. Olivier Weber est accompagné de trois Mustangais dont un prince local mais aussi d’un ami non voyant. L’auteur compte sur « son regard d’aveugle » pour donner à sa démarche une autre dimension. Gérard Müller a su dès l’âge de 17 ans qu’il allait perdre la vue en raison d’une maladie incurable : la rétinite pigmentaire. Mais il a choisi de ne pas s’enfermer dans le handicap. Le désespoir passé il a trouvé la renaissance en parcourant le monde à la rencontre d’autres malvoyants, au Brésil, au Burkina Faso. Il apporte ici une forme de regard supplémentaire à l’auteur : « l’imaginaire des aveugles est une mine pour le romancier » écrit Olivier Weber. « Gérard recomposait les paysages, les dessinait au rythme de l’heure et de l’humeur ».

Népal, vallée autour du Mustang: (c) Ph Rochot.

Le récit d’Olivier Weber joue ainsi en permanence sur la lumière qui émane du petit royaume du Mustang et l’obscurité qui couvre la vue de ce compagnon de route. Mais le non-voyant saura trouver d’autres voies pour atteindre lui aussi la lumière. « Je vois peut-être mieux que toi, je vois autrement » dit Gérard. Il compense également sa perte de la vue par une ouïe intense qui lui fait entendre les cris d’animaux là où Olivier ne les perçoit pas : « Sa relation des bruits et des silences rehaussait ce que je voyais » fait remarquer l’auteur.

Le bouddhisme tibétain reste vivant au Mustang, comme au Népal. Pokhara Népal: 2006. (c) Ph Rochot.

Pour Olivier Weber, ce voyage au-delà de l’inconnu agit aussi comme une délivrance après la couverture journalistique des conflits de ce monde : les épreuves, les menaces, les bombardements, la vue des massacres et des génocides, les pièges tendus dont on ne sait jamais si l’on sortira vainqueur. « Les guerres m’avaient laissé en vrac, en proie à l’humeur triste, brisé du dedans et aucun miroir ne pouvait dévoiler mes blessures, trop longtemps tues » écrit-il.

Ce voyage au Mustang est donc aussi un voyage intérieur dans lequel il emporte le lecteur. Nous vivons avec lui dans cet univers quelque peu irréel, en marge de notre monde, à travers gorges et vallées aux frontières de la Chine. L’auteur a su trouver des mots justes, des citations bienvenues et bien ciblées comme celle de Nicolas Bouvier : « Comme une eau, le monde vous traverse et vous prête ses couleurs ».

Népal: la porte d’entrée du Mustang. (c) Ph Rochot.

Autre dimension de ce voyage vers la lumière : les menaces sur l’environnement. Le Mustang est lui aussi victime du réchauffement climatique et de la fonte des glaciers de l’Himalaya, obligeant les populations à se déplacer, à changer leur mode de culture traditionnel.

Les gens du Mustang affrontent également deux autres dangers : celui des tractopelles népalaises venues du sud qui lancent une vaste offensive pour ouvrir de nouvelles routes et l’appétit du voisin chinois au nord qui déploie son dispositif de routes de la soie, faisant de ce petit royaume un pays en sursis.

Le but ultime d’Olivier Weber et de ses compagnons était de rallier la capitale du Mustang, aller à la rencontre des quelque 900 habitants de cette ville au nom étrange : Lo Manthang, perchée à 4000 mètres d’altitude, dernière cité d’un morceau de Tibet encore libre.

L’auteur résume ainsi son voyage au royaume de la lumière : « Un périple pour nous dans des décors de commencement du monde et un voyage intérieur dans les décombres de nos mémoires et de notre vision de la nature ».

Philippe Rochot

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