World Press Photo 2021: mon regard sur les nominés. Ph Rochot

« Quand l’actualité a du talent, ça facilite le travail » dit-on souvent dans les rédactions. L’année 2020 aura sans doute gâté les photographes avec la tragédie sanitaire de la Covid19, l’Arménie, le mouvement Black Lives Matter ou l’assaut contre le Capitole. Mais le talent était aussi de leur côté. On le voit en parcourant les photos des quelque 45 nominés pour le World Press 2021, appartenant à 28 pays : sujets sensibles, bien choisis, bien ciblés, images symboliques et parlantes.

Je retiens par exemple cet étonnant cliché de Louis Tato, photographe à l’AFP basé à Nairobi, montrant un gardien kenyan dans le parc de Samburu en train d’affronter un essaim de criquets pèlerins qui dévorent les récoltes. L’homme est masqué car il doit aussi faire face au fléau de la pandémie de Covid19 tout en luttant contre ces insectes envahissants. Voilà près de 70 ans que le Kenya n’avait pas connu pareille offensive des criquets pèlerins. Chaque essaim peut regrouper plus de 50 millions d’insectes. L’image de Louis Tato rend compte fidèlement de cette calamité.

Je retiens de même ce cliché de Mads Nissen, tellement symbolique de la crise sanitaire mondiale que nous traversons. C’est l’étreinte que reçoit Rosa, une octogénaire d’un foyer pour personnes âgées de Sao Polo au Brésil, qui n’a eu aucun contact physique avec un proche depuis cinq mois. Adriana, son infirmière, a pris l’initiative de défier l’interdiction faite au personnel d’approcher les pensionnaires et de la serrer dans ses bras. Image d’amour et de tendresse où le message parvient à passer malgré les plastiques de protection qui semblent se transformer en ailes d’un ange imaginaire.

Un conflit peu traité parce que peu compris est celui du Haut Karabach. Valery Melnikov est photographe spécialisé dans les problèmes du Caucase. Il a la confiance des populations locales. Il est accepté dans les familles. Il montre ici la détresse d’Azat et Anaïk, couple arménien contraint de quitter sa maison de Lachin et de céder la place à l’autorité d’Azerbaïdjan sur cette région perdue.

L’explosion du port de Beyrouth dans un Liban en pleine crise le 4 août 2020 est venue donner le coup de grâce à un pays rongé par la corruption, les négligences et un système politique à bout de souffle.  Le Liban doit faire face à la crise sanitaire, à l’afflux de réfugiés et aux séquelles de la guerre chez le voisin syrien. Tout est concentré dans cette photo de Lorenzo Tugnoli : un homme dévêtu, le corps criblé d’éclats, marqué de brûlures, effondré, abattu, alors que les pompiers tentent d’éteindre les incendies qui ravagent le port.

Les problèmes d’environnement et de réchauffement climatique ont largement inspiré les candidats au World Press Photo 2021. A l’heure où l’on parle de la Birmanie pour son coup d’état militaire, je retiens cette image du photographe birman Hkun Lat. Il nous montre une nature coupée en deux à Hpakant: un paysage qui offre d’un côté le calme et la quiétude d’un temple bouddhiste et de l’autre, un versant de la montagne massacré, foré, sculpté pour en extraire le jade vendu dans toute l’Asie et en particulier à la Chine. L’exploitation de cette pierre précieuse rapporte à la Birmanie quelque 30 milliards de dollars chaque année et on peut comprendre que le pays entend continuer à exploiter la mine. Il faut saluer le travail de Hkun Lat, photographe local d’un magazine qui a pleinement conscience des problèmes d’environnement dans son pays et sait les traduire par des images symboliques.

La pandémie de coronavirus touche aussi les animaux marins ; c’est la photo étonnante que présente Ralph Pace, photographe californien sensible à l’usage que nous faisons des masques et autres gants de protection une fois utilisés. Ainsi les lions de mer sur le site de plongée de Monterey en Californie, s’amusent avec ces masques jetés à l’eau et parfois les avalent, ingurgitant ainsi des particules de plastique et des matières nuisibles à leur santé. Poissons et mammifères marins font de même et ces produits microplastiques se retrouvent ensuite dans la chaine alimentaire. On estime qu’avec le covid19, les humains utilisent plus de 120 milliards de masques chaque mois dont une bonne partie se retrouve dans la mer après usage. Avec cette image, Ralph Pace a su trouver le lien entre environnement et épidémie.

On savait que les Suisses recouvraient une partie de leurs glaciers avec de gigantesques bâches au printemps pour les empêcher de fondre mais on ignorait que les gens du Ladakh dans l’Himalaya, fabriquaient carrément des cônes de glace pour fournir de l’eau aux cultures. C’est le sujet traité par le photographe Cyril Jazbec qui nous présente ces glaçons géants qui stockent les eaux de fonte en hiver pour les libérer au printemps. Un ingénieur ladakhi, Sonam Wangchuk, a mis au point la technique de création de ces glaciers artificiels qui ressemblent à des stupas bouddhistes, une invention simple mais géniale qui pourrait bien faire école.

Le respect de la vie animale est un concept qui s’impose de plus en plus dans nos sociétés. Dans la catégorie « Nature » du World Press 2021, j’ai retenu la photo de cette panthère de Floride qui se prend les pattes dans une clôture de barbelés. Or c’est une espèce menacée. On n’en comptait pas plus d’une vingtaine dans les années 60 et aujourd’hui elles ne sont que 200. Le domaine de chasse de la panthère de Floride est souvent encerclé par le développement de l’habitat humain. Le photographe Carlton Ward (jr) nous livre là une image symbolique de la condition de vie de ces félins menacés.

Les accidents de sport sont toujours spectaculaires et font souvent le bonheur des photographes. C’est le cas de cette chute d’un coureur néerlandais dans le Tour de Pologne lors d’une étape à Katowice, réalisée par le photographe Tomas Markowski à quelques mètres de la ligne d’arrivée. Il a pu saisir le cliché au moment où la scène était le plus parlante, même si la position « rafale » de son appareil a dû être mise à l’épreuve. Mais le résultat est là : une image explosée, avec de multiples lignes de force qui traduisent l’intensité de l’instant.

On n’évoque plus la photo d’aujourd’hui sans parler de la vidéo. Qu’on aime ou pas l’image animée, le mélange des genres est devenu un fait. Le photographe doit réaliser des séquences vidéo pour les placer sur le site web de son média et le vidéaste doit aussi faire des photos. Le World Press a donc créé une catégorie « Productions ». Dans la sélection faite, j’ai retenu le reportage de 20 minutes réalisé par John Kasbe : « Blood rider », l’histoire d’un livreur de plasma sanguin qui évolue avec passion pour son travail dans la furie de la capitale du Nigéria, Lagos et parvient à sauver des vies en apportant le sang juste à temps.

Ces images seront de nouveau soumises au Jury du World Press le 15 avril prochain pour la grande finale, en vidéo conférence comme il se doit…

Philippe Rochot

Site du World Press :  WorldPress Photo.org

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