Cybersécurité : le film « Sept milliards de suspects » décroche le Prix Albert Londres 2020.

Pékin: surveillance de la place Tiananmen. ((c) Ph Rochot //

La reconnaissance faciale, la vidéo surveillance, les drones, le crédit social attribué aux citoyens, ce sont des pratiques connues mais qui jusque-là semblaient appartenir au quotidien des pays à régime autoritaire comme la Chine. C’est une erreur. Aujourd’hui ces systèmes de surveillance des citoyens sont en vigueur dans une soixantaine de pays et la France ne fait pas exception à la règle. C’est le principal enseignement du reportage-enquête qui vient de remporter le Prix Albert Londres dans la catégorie audiovisuel : « Sept milliards de suspects » réalisé par Sylvain Louvet et Ludovic Gaillard (Capa TV, diffusé sur Arte). Le sujet est riche en situations et témoignages, le montage est varié, bien rythmé. Le commentaire est informatif et sobre mais finalement glaçant quand défilent les données et les propos sur l’ampleur actuelle de la surveillance des citoyens du monde d’aujourd’hui.

Cybersécurité: cibler les logements, la population, les familles. (capture d’écran)

Savez-vous que 500 millions de caméras dans le monde vous regardent, vous observent, décryptent vos gestes et vos comportements ? Le record est bien sûr détenu par la Chine mais la France tient une bonne place. Les auteurs décrivent ainsi le système de surveillance mis en place à Nice, théâtre de l’attentat terroriste au camion fou le 14 juillet 2016 et qui fit 86 morts. Ce jour-là, 2000 caméras de surveillance observaient la ville et pourtant personne n’a pu empêcher le véhicule de foncer sur la foule. La cité a donc aujourd’hui franchi le pas et tenté des expériences de reconnaissance faciale qui sont appelées à se développer. Le maire de Nice, Christian Estrosi, les justifie en disant qu’il ne veut pas « s’interdire d’utiliser un moyen qui peut épargner des vies ». Il a même autorisé l’expérience d’un système de détection des émotions dans les transports en commun.

Reconnaissance faciale en Chine: (Capture d’écran)

Le reportage a le mérite de nous montrer que cette surveillance est aujourd’hui planétaire. Elle s’est accélérée après les attentats du 11 septembre 2001 et les 3000 morts du World Trade Center. Le « Patriot Act », lancé par le président Georges Bush, permet d’étendre le pouvoir du FBI et de la NSA, ouvrant la porte aux placements sur écoutes arbitraires, au siphonage des données d’ordinateurs ou de téléphones lors des contrôles de police. Ce pouvoir quasiment sans limites et sans contrôle débouchera sur le développement de la reconnaissance faciale dans les écoles ou les aéroports sous la présidence de Donald Trump. On estime que le FBI peut identifier et tracer 50% de la population américaine uniquement grâce aux données figurant sur les permis de conduire.

A l’origine on doit la découverte du système de reconnaissance faciale non pas aux Chinois mais aux Israéliens, pionniers en matière de cybersécurité. La société « Any Vision » ne cache pas sa fierté dans cette découverte du logiciel qui permet de décomposer un visage en 500 millions de chiffres pour l’identifier formellement à 99,9%… Sauf que ! Il a été prouvé que l’erreur est plus fréquente sur l’identification des visages de personnes noires, phénomène ouvrant la porte à des suspicions et des arrestations arbitraires. Malgré cela, ce logiciel est déjà utilisé dans 43 pays du monde.

La Chine, présentée comme « première dictature numérique au monde » utilise à fond et sans scrupule ces nouvelles technologies. Xi Jinping, le nouveau maître de l’empire rouge, était en charge de la sécurité pour les JO de 2008 à Pékin.

Dans la province du Xinjiang où la communauté Ouïghour est sous haute surveillance sous prétexte d’attentats et d’émeutes qui ont marqué les dernières décennies, un QR Code est affiché sur les portes des domiciles et la police, en scannant l’identification, peut savoir qui est à l’intérieur et connaitre les déplacements de chaque personne. De même, elle peut écouter à bonne distance les conversations des passants en pleine rue. Les auteurs de l’enquête « Sept milliards de suspects » en ont fait l’expérience : contrôle systématique de tout étranger qui se voit interdit d’adresser la parole aux gens dans les commerces ou dans la rue.

Chine: Marché ouighour au Xinjiang: ville de Turfan. Une population suspecte et ciblée (c) Ph Rochot.

Le comble reste la création du « crédit social », système où chaque citoyen est noté pour toute action, bonne ou mauvaise : ces données numériques vont lui coller à la peau et empoisonner sa vie quotidienne : il peut perdre son emploi, se voir refuser un crédit ou un voyage en train ou en avion si sa note de comportement est descendue trop bas. Dans le TGV Pékin Shanghai on entend ainsi cette annonce : « les passagers sont soumis au système de notation des citoyens. Vous devez respecter la loi et les règlements ».

Ce système atteint des sommets dans la petite ville de Ronsheng. La sonnerie du téléphone d’un habitant mal noté diffuse un son particulier pour inciter à la méfiance. On estime ainsi que 20 millions de Chinois sont sur liste noire. En revanche les portraits de citoyens qui ont réalisé un parcours sans faute sont exposés en pleine rue comme celui de cette enseignante appréciée de ses élèves, des parents, du parti et présentée comme « modèle de moralité ».

L’inventeur de ce système de « crédit social » ne cache pas sa fierté dans le reportage et veut que sa trouvaille serve aussi de modèle à l’étranger. Il déclare ainsi aux reporters : « Si vous aviez eu un crédit social en France, vous n’auriez jamais eu les gilets jaunes, vous seriez intervenus avant qu’ils agissent ».

La Chine veut développer son système de surveillance bien au-delà de ses frontières. Elle utilise pour cela son projet des « nouvelles routes de la soie », la coopération économique avec les pays d’Asie centrale mais aussi avec l’Europe. Des pays comme la Pologne seraient déjà preneurs. En revanche aux Etats-Unis, certains états comme la Californie, pourtant à la pointe de la recherche numérique, tirent la sonnette d’alarme et bannissent le système de reconnaissance faciale dans la vie des habitants.

Manifestations aux Etats-Unis contre les intrusions des systèmes numériques de sécurité. (capture d’écran Arte)

Le reportage « Sept milliards de suspects » pourra peut-être apporter de l’eau au moulin des complotistes car il nous livre la preuve d’une surveillance mondiale qui se dessine. Mais il laisse aussi place aux défenseurs des libertés qui souhaitent fixer des limites à l’intelligence artificielle et « remettre le génie dans sa bouteille »…

Philippe Rochot

« Tous surveillés : sept milliards de suspects » : enquête de Sylvain Louvet et Ludovic Gaillard. Production agence Capa. Diffusion Arte le 20 avril 2020.  Obtient le 36e Prix Albert Londres de l’audiovisuel. Voir le documentaire sur « YouTube Sept milliards de suspects ».

Clin d’oeil depuis les montagnes de Maji-shan. (Chine centrale) (c) Ph Rochot.

2 réflexions sur “Cybersécurité : le film « Sept milliards de suspects » décroche le Prix Albert Londres 2020.

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