Kinshasa chronique : chaos et création. (Paris, Cité de l’architecture) Ph. Rochot.

Parler de Kinshasa dans les médias occidentaux, c’est évoquer la violence, le sexe, les trafics de toutes sortes dans une cité qui étouffe. Il est vrai que Kinshasa va compter 20 millions d’habitants en 2025. C’est la troisième ville d’Afrique après le Caire et Lagos : une mégalopole qui peut faire peur avec ses gratte-ciels modernes qui côtoient des constructions anarchiques sans allure et des bidonvilles de tôle et de planches.

Les 3/4 de la ville sont construits sans plan d’urbanisme. Chacun bâtit son lotissement là où il y a une place, se raccorde sans permis au réseau électrique qui passe par là et se branche sur toute canalisation d’eau filant à proximité. Les rues sont défoncées, rarement goudronnées, les nids de poule sont une épreuve quotidienne pour les châssis des milliers de voitures qui sillonnent la capitale et ses banlieues. Trop de véhicules de toutes sortes encombrent la chaussée. On dit qu’il est plus rapide de se déplacer à pied qu’en voiture. Des centaines de rues sont impraticables lors de la saison des pluies, inondées, gorgées d’eau et de boue. Les ordures sont rarement ramassées même si la population est passée maitresse dans l’art du recyclage. Les fumées dégagées par le charbon de bois qui alimente les fourneaux des cuisines pèsent lourdement sur la ville et font suffoquer le passant.

Kipiri Katembo: regard sur Kinshasa.

L’explosion démographique de Kinshasa a de quoi impressionner : en 1920 la cité sous domination coloniale belge, baptisée Léopoldville, comptait 1600 habitants. En 1950 elle en abritait 200 000 pour passer à 1 million en 1970 et 16 millions aujourd’hui. Kinshasa est une ville jeune où 50% de la population a moins de seize ans. « Kin », comme l’ont surnommée les Congolais, est une capitale qui bouge, qui vibre, qui danse le hip hop, qui écoute la musique à tue-tête, qui peint, qui dessine, qui colorie sur les murs, les portes, les panneaux ; en clair une cité qui inspire ceux qui y vivent. Tous les éléments de la création sont là et les jeunes artistes ne sont pas gênés par les problèmes de l’existence quotidienne qu’ils savent surmonter. Bien au contraire, ce sont des éléments créateurs qui stimulent l’esprit et l’imagination. L’exposition « Kinshasa Chroniques » a retenu cette leçon.

La gare de Kinshasa: lieu d’inspiration et de désolation…

Soixante-dix artistes congolais appartenant pour la plupart à la jeune génération sont venus apporter leur pierre, leur crayon, leurs dessins, leurs photos, leur génie à cet itinéraire qui nous conduit à travers neuf quartiers de Kinshasa. Les thèmes libres et variés touchent aussi bien le sport que la musique, la débrouille, le paraître, la mémoire, l’avenir.

Gosette Lubundo, jeune artiste kinoise représentante de la nouvelle génération. (capture écran)

On retrouve ainsi avec bonheur le travail de Gosette Lubundo et son voyage imaginaire. La jeune artiste construit son œuvre à partir de situations bien réelles comme la gare de Kinshasa, ses quais abandonnés, ses wagons rouillés par l’humidité ambiante et rongés par la marche du temps. Ses décors sont faits de lieux oubliés, de sites désolés comme cette école de Matadi fondée au temps du colonialisme belge et qui accueille encore des élèves portant jupes bleues et chemisiers blancs.

Dans un wagon abandonné: une oeuvre de Gosette Lubundo. (+ image d’en tête)

On retrouve aussi les thèmes traditionnels chers aux artistes locaux et internationaux comme « la sape », une mode, une tradition qui consiste à s’habiller chic et en couleurs voyantes pour dépasser la misère ambiante. C’est une adaptation très prisée du passé colonial, ironique et moqueuse, se référant à l’époque où les colons payaient leurs domestiques avec des vêtements qu’ils ne portaient plus.

« La Sape »: Jean-Christophe Lanquetin.

Le passé envahit encore le présent ; l’expo revient sur l’événement qui marqua à jamais la mémoire des Kinois : le championnat du monde de boxe en 1974 qui vit la victoire de Mohamed Ali sur Georges Foreman en catégorie poids lourds.

Mohamed Ali au championnat du monde de boxe à Kinshasa. (reprise expo fondation Cartier)

Le regard vers le futur envahit aussi la création car il est une forme d’espoir. On le retrouve avec cette image ironique du « cosmonaute congolais » suréquipé, avançant dans une carcasse d’avion désaffectée.

« Kinshasa Chroniques » n’est pas un portrait de la cité tentaculaire des rives du fleuve Congo. C’est une série d’émotions, de coups de cœur, de sons, de postures, de créations nées du dynamisme de la ville, de l’anarchie ambiante, de ses mouvements de population. Ce sont les éléments que retiennent tous ces artistes nés sur place : une série d’impressions bien différentes de celles que peut éprouver le voyageur étranger en débarquant à Kinshasa.

Vision du futur: le cosmonaute congolais. (remerciements galerie Axis) 

« Kinshasa chroniques » semble faire écho à l’exposition « Beauté Congo » présentée à la fondation Cartier en 2015. On y retrouve ce même esprit naïf, généreux, sincère des auteurs congolais. Les artistes se donnent toujours un rôle et assurent une présence dans l’œuvre, comme Mega Mingiedi.

L’homme s’est par exemple emparé du problème d’un pont inachevé dans un quartier populaire pour en faire une œuvre d’art et se mettre en scène. Les gens devaient faire un détour pour traverser la rivière. Alors Mega a simplement achevé les travaux avec les habitants. Ensemble ils ont recyclé la montagne de déchets qui s’est carrément transformée en œuvre d’art et l’artiste s’est positionné à l’entrée du pont comme pour s’intégrer à l’histoire de l’évolution de la cité. Mega et les autres artistes ont voulu montrer que dans cette capitale du Congo il y avait certes la misère mais jamais le désespoir.

Philippe Rochot

Kinshasa Chroniques: jusqu’au 11 janvier 2021. Cité de l’architecture – Paris.

La 2ème vague du Covid nous prive de l’entrée à la Cité de l’architecture, mais des visites virtuelles sont organisées pour parcourir l’expo et pénétrer dans l’univers kinois vu par 70 artistes congolais.

Teaser : https://m.facebook.com/watch/?v=3411766608915798&_rdr

Commissariat

Dominique Malaquais
Historienne d’art et politologue à l’Institut des mondes africains (CNRS)

Claude Allemand
Membre du conseil d’administration du Musée International des Arts Modestes – Sète

Sébastien Godret
Curator indépendant – archibd

Éric Androa Mindre Kolo (Bingo Cosmos)
Artiste

Fiona Meadows
Responsable de programmes à la Cité de l’architecture & du patrimoine

Avec Mega Mingiedi (Eza Possibles)
Artiste et coordinateur à Kinshasa

  • Scénographie

Jean-Christophe Lanquetin.

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