Félix Bonfils, aventurier du photoreportage au Proche-Orient. (Expo à Alès) Ph Rochot

A l’origine, c’est un imprimeur relieur qui s’installe à Beyrouth en 1867 avec en tête l’idée de faire des clichés de paysages, de populations, de monuments et de temples pour des touristes de luxe en manque de souvenirs. D’autres l’ont précédé sur les chemins du Proche-Orient. Mais le travail de Félix Bonfils dépasse largement celui d’un simple photographe.

Jérusalem: « mur où les juifs vont pleurer ». Félix Bonfils: 1875.

Derrière ces fidèles juifs devant le Mur des Lamentations où hommes et femmes se côtoient, face à ces bédouines de Syrie, ces libanaises de Baalbek, ces touristes en Egypte prenant la pose au pied du sphynx à moitié ensablé, il y a un véritable travail d’observateur, de reporter d’image. On y sent la curiosité, l’étonnement, le regard d’un professionnel et même l’œil d’un ethnologue qui pour notre plus grand bonheur nous laisse des témoignages inestimables sur la vie quotidienne des peuples d’Orient.

Egypte: le sphynx ensablé. 1867. (c) Félix Bonfils.

Si la ville d’Alès rend aujourd’hui hommage à ce pionnier, c’est que Félix Bonfils était originaire des Cévennes. Le musée du Colombier expose ainsi jusqu’à janvier 2012, quelque 120 de ses tirages, de ses négatifs, et de ses vues stéréoscopiques. D’emblée on est surpris par la qualité des cadrages et des compositions, par la présence et la force que dégagent les personnages. Comment a-t-il pu photographier ces femmes pour qui l’objectif d’un appareil photo est encore un instrument diabolique ?

Bédouines portant leurs enfants. 1876. (c) Félix Bonfils / Gallier.

En réalité son épouse Lydie qui l’accompagne, s’est chargée de l’opération et a pu convaincre ces pieuses musulmanes de poser devant l’objectif : « Lydie est la spécialiste des portraits de femmes écrit-il. C’est une tâche délicate car seul un petit nombre sont disposées à être photographiées par une femme. Nous faisons également quelques mises en scène pour expliquer les traditions du pays. Ces photographies plaisent beaucoup aux touristes de passage ! »

Damas: campement de pèlerins se rendant à La Mecque. (c) Félix Bonfils. Collection Gallier.

Félix Bonfils a découvert le Proche-Orient à travers le Liban en 1860. C’est l’époque où la France s’engage dans une aventure militaire au pays du Cèdre. Fasciné par les paysages et les populations, il revient s’installer à Beyrouth avec son épouse en 1867, afin dit-il de « capter des vues de tout l’Orient ». Son travail ira des bords du Nil aux confins de l’Anatolie, en passant bien sûr par Damas et Jérusalem.

« À l’heure où la carte postale n’existe pas encore, leur idée est de vendre des images souvenir aux touristes occidentaux, qui commencent à arriver après l’inauguration du canal de Suez en 1869, ou aux curieux restés en Europe », explique Lætitia Cousin, commissaire de l’exposition. Et d’ajouter: « Les photographies ont été vendues au Moyen-Orient mais également en Europe et aux États-Unis. De fait elles ont été collectionnées par de nombreux musées internationaux. La Maison Bonfils s’est également spécialisée dans les vues de la Terre sainte contrairement aux autres. Nous en parlons dans le catalogue d’exposition. Personnellement, je trouve que les photos Bonfils ont quelque chose de très contemporain, dans leur cadrage, dans le choix des sujets.. »

Jérusalem: café turc près de la porte de Jaffa: 1860. (c) Félix Bonfils. Collection Gallier.

Bonfils ne passe pas inaperçu quand il part en expédition photographique dans le désert syrien ou dans les ruelles des cités d’orient. Il transporte avec lui sa chambre photo mais aussi une ou deux tentes afin de développer immédiatement ses plaques sans attendre que la chaleur ait fait tourner les composants chimiques. Car il s’agit d’épreuves sur papier albuminé, obtenues à partir de négatifs au collodion humide. On est encore bien loin de la souplesse des 24 X 36… Le voyageur s’en explique ainsi : « Les tentes permettent de protéger les plaques de verre de la lumière et du sable. Aidé de porteurs, je transporte cet équipement lourd et encombrant dans toutes mes expéditions. Les plaques de verres sont très fragiles et les malles doivent être manipulées avec le plus grand soin. »

Fille du prince du Liban: 1867. (c) Félix Bonfils. Collection Gallier.

Bonfils fonde le premier atelier photographique de Beyrouth, associant sa femme Lydie et son fils Adrien. Trois ans plus tard en 1870, il se vante de présenter 15 000 tirages couvrant au moins une dizaine de pays. Il vend ses photos à l’unité à des voyageurs fortunés ou sous forme d’albums à thèmes comme « Architecture antique » ou « Souvenirs d’Orient ». Chaque album comprend une quarantaine de photographies originales collées, ainsi qu’une notice historique. Il sera récompensé à l’exposition universelle de 1878.

Très vite l’entreprise prend de l’ampleur à tel point qu’il engage des photographes locaux, laisse son épouse gérer le studio de Beyrouth et s’installe dans le Gard, à Alès pour organiser la vente de ses photos en Europe.

Bonfils aimait se mettre en scène sur les photos, voire même se déguiser pour paraître à l’image. Il aimait aussi les scènes cocasses comme celle de ces touristes se faisant aider pour grimper sur les pyramides 1875. (Affiche d’annonce de l’exposition Félix Bonfils)

Félix Bonfils meurt en 1885. Son épouse Lydie et son fils Adrien reprennent l’affaire en main et ouvrent des succursales dans plusieurs pays du Proche-Orient. Cet éclatement géographique va faire baisser la qualité des travaux photographiques. Adrien, fils et héritier, décide de décrocher et se tourne vers l’hôtellerie, secteur plus facile et plus rentable…

On savait les Arméniens du Proche-Orient experts et passionnés de photographie. A la mort de Lydie Bonfils en 1918, Abraham Guiragossian, associé depuis dix ans, rachète l’entreprise qui ne fermera définitivement qu’en 1938.

Portrait de Félix Bonfils 1880.

La production de la famille Bonfils couvre plus d’un demi-siècle d’histoire du Proche-Orient. Voilà pourquoi les photos signées Bonfils sont aujourd’hui très présentes dans les collections publiques en France comme celles de la BnF, de la Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine ou du musée Niépce. Elles nous éclairent sur une époque, celle de la seconde moitié du 19ème siècle, avant les orages qui vont s’abattre sur la région.

Philippe Rochot

5 réflexions sur “Félix Bonfils, aventurier du photoreportage au Proche-Orient. (Expo à Alès) Ph Rochot

  1. Merci Philippe. L’Orientalisme en photo a connu ses heures de gloire! Mais aussi marqué pour longtemps un état géographique et social de ces parties du monde. Précieux! Amitiés…. Francis

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  2. Oui Jean-François j’en parle dans l’article.: « albums à thèmes comme « Architecture antique » ou « Souvenirs d’Orient ». Chaque album comprend une quarantaine de photographies originales collées, ainsi qu’une notice historique.  » Amitiés

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