Le loup: sujet à risque. Polémique sur le film de Jean-Michel Bertrand. Ph Rochot

Un simple film sur la vie des loups peut parfois vous valoir des menaces de mort. Le réalisateur Jean-Michel Bertrand vient d’en faire l’expérience avec son dernier film « Marche avec les loups ». Trois menaces sur sa propre vie avant sa sortie en salle.

La Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA Hautes-Alpes) avait appelé de son côté à la mobilisation pour la présentation du film à Gap avec cet argument avancé par sa secrétaire générale : « Dans un département touché par la prédation, où les agriculteurs souffrent, nous passer un film pro-loup disant que c’est nous qui ne savons pas faire (…). On ne peut pas l’entendre. » Sous la pression des réseaux sociaux la FDSEA a dû renoncer à son action.

Marche avec les loups et Jean-Michel Bertrand (capture écran La Provence)

Le loup en France reste un sujet sensible et donc un sujet à risque pour un réalisateur. Certains éleveurs ne peuvent concevoir que l’on fasse l’éloge du loup ou que l’on présente l’animal autrement que comme un dangereux prédateur qu’il faut éradiquer. Or à part quelques piques dans le commentaire, dirigées contre les chasseurs ou quelques images montrant par exemple ces villages où l’on affiche sur de grands panneaux le nombre de brebis égorgées, ce film n’a rien de provocateur. Certes, le seul éleveur rencontré n’a pas entendu parler d’attaques de loup depuis quatre ans. Ceux qui ont dû relever les corps sans vie de leurs brebis dévorées ces dernières années ont dû trouver que leur problème avait été un peu expédié.
Mais là n’est pas le sujet du film. JM Bertrand veut nous aider à comprendre la vie d’un animal revenu de lui-même sur le territoire des Alpes françaises il y a plus de vingt ans, son étonnant comportement, son mode de vie, tout cela dans les décors magiques des Hautes-Alpes. Le film a non seulement une valeur scientifique mais aussi poétique et artistique.

Loups du Mercantour 2013 (10)signé_modifié-1 (Copier)

Loups dans le Mercantour (captivité) Ph Rochot.

L’œuvre précédente du cinéaste « La Vallée des loups » nous avait fait découvrir le territoire du canidé dans les Alpes françaises, son environnement, ses proies, ses caches et ses traces mais assez peu le comportement de la bête. Jean-Michel Bertrand disait alors qu’il fallait respecter la vie de la meute et ne pas déranger les loups.
Le succès de ce film lui a permis de rebondir. Avec ce nouveau long métrage « Marche avec les loups » le cinéaste va plus loin sur les traces de la bête. Son but est de suivre les jeunes loups, contraints de sortir de la meute dès l’âge de deux ans pour faire leur vie ailleurs. Or cet ailleurs peut être situé à 100 km de distance ou carrément à 2000 km. Jean-Michel Bertrand retrace ainsi le voyage des loups des Alpes vers de nouvelles terres comme le Jura, territoire du lynx, qui n’avait jusque-là guère vu passer les loups.

Drones et pièges vidéo

Son immersion auprès du loup aura duré plus de deux ans. Le film peut donner l’impression qu’il est seul à les suivre. La caméra le montre dans les grottes qui lui servent d’abri, dans les bivouacs gelés où viennent rôder les sangliers, sur les crêtes du massif des Ecrins ou dans sa progression à ski à travers les forêts. Il est le fil conducteur du sujet mais on sent qu’il y a du monde derrière et un équipement plus sophistiqué que pour « La Vallée des loups ».
Plusieurs pièges vidéo sont disposés aux cols, sur des chemins de passage, à l’orée des bois et reliés à son smartphone, de telle façon que depuis sa planque ou sa cabane-refuge, il est averti immédiatement qu’un loup ou un autre animal a traversé le champ de la caméra. Cela suppose aussi l’existence d’un réseau téléphonique efficace. Pas évident dans les Hautes-Alpes à pareille altitude. Mais le résultat est là : le tournage nous fait partager pleinement la vie et la survie du loup sur ses nouveaux territoires. L’usage du drone permet de donner la dimension des espaces parcourus et leur beauté sauvage.

Vallouise moutons oct 2010 signéTroupeau dans les Hautes-Alpes: 10 000 ovins dévorés chaque année par les loups; (c) Ph Rochot.

On peut facilement constater que la nourriture ne manque pas dans ces Hautes-Alpes parcourues par les chamois, les chevreuils, les sangliers, les cerfs… Dans ces conditions pourquoi le loup s’attaque-t-il aux élevages ? Jean- Michel Bertrand ne donne pas la réponse mais la bête dit-on peut facilement succomber à la tentation si les troupeaux sont trop exposés. Or aujourd’hui nous fait remarquer l’association FERUS (protection du loup du lynx et de l’ours) qui a soutenu ce film : « Les troupeaux ont évolué ; ils sont devenus de plus en plus grands avec de moins en moins de main d’œuvre, donc de moins en moins gardés. »
On estime que plus de dix mille ovins sont dévorés par les loups chaque année, ce que les associations de défense du loup cherchent à minimiser en disant que ces chiffres ne représentent guère que 0,1% du cheptel français.

Vallouise mai 2018 bouquetins et chamois Cerces Pelvoux (23)bsignéLe chamois, proie naturelle du loup. Hautes-Alpes. (c) Ph Rochot.

Officiellement la France compte une population de 530 loups mais les éleveurs estiment qu’ils sont beaucoup plus nombreux. Or ce chiffre dépasse déjà celui du plan loup qui veut limiter leur présence en France à 500 individus. Autrement dit, chasseurs et éleveurs peuvent « prélever » une trentaine de loups pour arriver à l’équilibre imposé. Pour les défenseurs des canidés, c’est déjà trop.

Le principal meurtrier du loup : la route.

Chez nos voisins comme l’Italie d’où le loup est parti pour s’installer à nouveau sur le territoire français, la cohabitation avec les éleveurs et les brebis semble mieux se passer. On estime entre 1 200 et 2 600 le nombre de loups qui vivent derrière notre frontière, surtout dans la chaine des Apennins.
En 2017, le gouvernement italien a prévu d’abattre 5% des loups car la population de canidés se développait trop vite et les attaques contre le bétail se multipliaient. 5% de loups, cela veut dire plus de 80 animaux. C’est beaucoup, mais c’est oublier qu’en Italie quelque 300 loups sont abattus chaque année par des braconniers. On dit aussi que le principal meurtrier du loup, c’est la route… Car le parcours des loups s’allonge de plus en plus et l’animal observé dans les Alpes françaises vient parfois du fin fond de la Roumanie. Son développement en France et en Europe s’explique par la reforestation, l’exode rural, l’augmentation des proies, sa facilité d’adaptation, sa capacité à parcourir de grandes distances, mais aussi les mesures de protection du loup très strictes exigées par les directives de l’Union européenne.

Loup zoo vincennes mars 2016 signé bEn Italie vivent 4 fois plus de loups qu’en France. (c) Ph Rochot

Le loup est protégé en France par un arrêté ministériel du 23 juillet 1993 revu et corrigé en 2007. Le budget loup est évalué à 24 millions d’euros. C’est avec ce fonds que les éleveurs sont remboursés sur une base assez souple. Ainsi le doute bénéficie toujours aux éleveurs quand il s’agit d’expliquer l’origine d’une attaque de troupeaux et de savoir si l’auteur est un loup ou un chien bâtard errant.
Le budget permet aussi une aide à la construction de clôtures de protection, de systèmes d’alerte performants, de formation de chiens Patou.
Avec son film « Marche avec les loups », Jean-Michel Bertrand fait les frais de l’éternel conflit sur la protection du canidé alors que son récit est une invitation à la découverte, à la marche, à la solitude, au rêve, une sorte d’hymne à la beauté de la nature qui va bien au-delà des querelles sur la façon de gérer la présence du loup dans nos montagnes.

Philippe Rochot

media

3 réflexions sur “Le loup: sujet à risque. Polémique sur le film de Jean-Michel Bertrand. Ph Rochot

  1. Ici dans le Vercors le loup est présent… effectivement les troupeaux sont touchés, les éleveurs indemnisés, la polémique est présente…des images ont été tournées … un autre problème surtout l’hiver , le parc est envahi par des « amateurs » de nature de photos, et de frissons alors on passe n’importe où gare sa voiture n’importe où laisse ses « déchets » n’importe où… un comportement irresponsable. J’ai vu le premier film la vallée des loups je suis certain que le deuxième qu’il doit être aussi passionnant .

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  2. Ce n’est pas le loup qu’il faut éradiquer mais les êtres humains méchants, avides de sang, égoïstes. Le loup est un prédateur qui régule la faune. L’être humain est un prédateur qui détruit tout ce qu’il touche et qui croise son chemin. Et il s’est approprié presque tous les chemins…

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