Taiwan: présidentielles 2020, l’ombre de Hong Kong et l’œil de Pékin. Ph Rochot

Taipei: 3 janvier 2020/

Elle porte dans ses bras un chat gris avec un nœud papillon rouge ou parfois un chien au regard triste et aux oreilles pendantes. Tsai Ing-Wen aime s’afficher avec des animaux domestiques sur les panneaux géants qui dominent les cités de l’île de Taiwan. Quand on connait l’attachement des Taiwanais pour les chiens et les chats, on voit que cette présidente de 63 ans, candidate à sa propre succession a visé juste. La campagne d’affichage fait même dire à son chat : « maintenant que tu as baissé les impôts tu vas pouvoir m’acheter plus de pâtée… »

Taipei: 23 décembre 2019: rassemblement de soutien au Parti Démocratique (Ph Rochot)

Tsai Ing-Wen est donnée favorite à ces présidentielles de janvier 2020 alors que les observateurs ne donnaient pas cher de sa peau il y a deux ans. Après la défaite de son parti, le PDP, Parti Démocratique Progressiste aux élections locales de novembre 2018, elle démissionnait de la direction du mouvement mais proposait un an plus tard sa candidature aux présidentielles de 2020…
La présidente taiwanaise est populaire chez les jeunes. Elle a réussi à faire voter une loi sur le mariage homosexuel, exemple unique en Asie et elle soutient la campagne d’un député de choc pour les législatives : Freddy Lim, leader d’un groupe musical « heavy metal » très apprécié dans le pays.

La communication de la présidente Tsai Ing-Wen passe aussi par le chef du groupe de heavy metal music, Freddy Lim (Ph Rochot)

Un pays, un système…

Son soutien au mouvement prodémocratie de Hong Kong a valu à Tsai Ing-Wen un regain de popularité. Car l’ombre de Hong Kong plane sur ces élections. L’ancienne colonie britannique réintègre progressivement la patrie chinoise depuis les accords de 1997, mais les promesses d’autonomie sont régulièrement bafouées et la mainmise du Parti communiste chinois et du pouvoir de Pékin poussent dans la rue des millions de défenseurs de la démocratie. La théorie « un pays deux systèmes » évoquée par le pouvoir chinois prend la tournure inquiétante de « un pays, un système ». Or cette formule des deux systèmes était surtout évoquée pour le rattachement de Taiwan à la Chine continentale. Elle montre donc largement ses limites.

Taipei: partisans du Parti Démocratique lors du meeting de Tsai Ing-Wen avec Freddy Lim (Ph. Rochot)

A Taiwan, l’attitude à adopter face à la Chine demeure une obsession. Tout parti et tout mouvement politique se positionne en fonction des rapports avec la République Populaire de Chine. Or aujourd’hui ces rapports se sont tendus, à tel point que Pékin n’autorise plus les Chinois du continent à faire du tourisme à Taiwan. Les Taiwanais se consolent en accueillant un nombre plus important de visiteurs occidentaux, Européens ou Américains qui peuvent entrer sans visa et passer trois mois dans le pays sans formalités.

44% des Taiwanais seraient favorables à l’indépendance de l’île. (c) Ph Rochot)

Curieusement Xi Jinping, le président chinois est venu donner un sérieux coup de pouce à Tsai Ing-Wen par ses déclarations belliqueuses sur la façon de réunifier la Chine et de ramener cette « province renégate », dans le giron de la mère patrie. Le 2 janvier 2019, Xi Jinping réaffirmait sa volonté de récupérer Taiwan, au besoin par la force et d’y appliquer le modèle de Hong Kong : « la Chine doit être réunifiée et elle le sera. L’indépendance de Taiwan est une entorse à l’histoire et ne pourra conduire qu’à une impasse et à un profond désastre ». De quoi faire frémir les Taiwanais qui du coup se sont rapprochés en nombre de la présidente Tsai Ing-Wen qui veut garder ses distances avec la Chine. A quelques jours de la présidentielle, elle a même fait adopter une loi « anti-infiltrations » qui vise directement à faire échec aux pressions et manipulations de la Chine sur Taiwan.

Le drapeau tibétain interdit en Chine est le bienvenu dans les manifestations du Parti Démocratique ce qui agace Pékin. (Ph Rochot)

L’œil et la main de Pékin

Les tentatives de Pékin de peser sur les élections taiwanaises, présidentielles et législatives, en faisant circuler de fausses informations et en tentant de manipuler l’opinion et de semer le trouble dans le jeu politique se sont multipliées. Une enquête vise même un réseau de soutien au candidat de l’opposition Han Kuo-yu financé par la Chine.

Car le parti rival du Parti Démocratique, le Kouomintang et son candidat Han Kuoyu, maire de la ville de Kaohsyung, plaide pour un rapprochement plus avancé avec la République populaire. L’homme voit déjà dans le rattachement à la Chine un phénomène difficilement évitable. Il a même adopté comme slogan de campagne : « un territoire en sécurité, un peuple enrichi », se plaçant d’emblée sous la protection de la République populaire. Mais les sondages ne sont pas de son côté. La majorité de la population taiwanaise est favorable au statu quo et reste méfiante face à une réunification. Les événements de Hong Kong semblent lui donner raison. Ce que vit l’ancienne colonie britannique est peut-être ce qui attend Taiwan, en cas d’intégration à la République Populaire de Chine.

Han Kuoyu, 2ème personnage en partant de la gauche, candidat du Kuomintaang. (Ph Rochot)

En attendant, le parti communiste chinois poursuit inlassablement son offensive pour isoler diplomatiquement Taiwan. Il ne reste qu’une quinzaine d’états au monde qui la reconnaissent dont le Vatican. A coups de dollars et de pression la Chine communiste persuade les pays qui entretiennent une relation diplomatique avec Taiwan, comme récemment le Salvador, le Burkina Faso ou les îles Salomon, de rompre avec cette province rebelle, l’objectif final étant d’isoler Taipei, de l’humilier et de mettre en cause la légitimité de son gouvernement.

Manœuvres autour de l’île rebelle

Alors question : qui peut encore protéger Taiwan des pressions incessantes de la Chine communiste pour contraindre « l’île rebelle », dernier refuge des nationalistes chinois après la victoire des communistes à Pékin, à rejoindre la mère patrie ? Pas l’armée taiwanaise en tout cas : valeureuse, vaillante et motivée mais qui ne fait guère le poids face à une Chine qui développe à tour de bras sa puissance militaire. Depuis 2014 la marine chinoise est aussi nombreuse que la marine britannique selon les experts, avec plus de 400 navires de guerre et l’existence d’un deuxième porte-avion qui lui permet de se projeter bien au-delà de ses frontières.

Le détroit de Taiwan. (source Wikipedia)

Et les navires de guerre chinois ne se privent pas de montrer leur force et de faire la police dans le détroit de Taiwan qui sépare la Chine de l’île alors qu’il s’agit des eaux internationales. Au printemps dernier, la marine chinoise chassait notamment la frégate française Vendémiaire qui empruntait le détroit avec des intentions pacifiques. Quelques mois plus tard Pékin faisait prendre la mer à son nouveau porte-avion le Shandong, à portée de canon de l’île de Taiwan, prétextant une simple « mission d’essai ».
Seule la présence navale américaine peut empêcher ou dissuader la Chine d’envahir militairement Taiwan, en augmentant ses ventes d’armes ou en intervenant directement. Or le monde doit composer avec un président américain Donald Trump qui d’un côté veut « faire rentrer les boys au pays », ne plus se mêler des conflits qui se déroulent chez les autres et coutent cher à l’Amérique et de l’autre, ordonne des frappes irresponsables mettant en danger la paix mondiale.

Taipei: le portrait de Tsai Ing-Wen, omniprésent dans les rues de la capitale. (Ph Rochot)

L’Amérique elle aussi envoie ses navires de guerre patrouiller dans le détroit de Taiwan. Elle l’a fait quinze jours après l’incident avec la marine française en avril 2019, prétextant une « mission de routine ». Cette démonstration de force est intervenue en même temps que des manœuvres organisées avec la Corée du sud, le Japon, l’Australie, impliquant 3000 hommes. Si l’île est attaquée par l’Armée Populaire dite de Libération, Taiwan pourrait tenir une quinzaine de jours, un temps largement suffisant pour que les forces occidentales présentes dans la région prennent sa défense, si toutefois la volonté politique est là.
Comme le dit le chercheur Victor Louzon de l’université Paris IV : « Le sort de Taiwan n’est pas entre mains des Taiwanais, mais de la relation sino-américaine. »

Philippe Rochot

PS: Tsai Ing-Wen a remporté ces élections présidentielles haut la main avec plus de 57% des voix. Les médias d’Etat chinois aux ordres du Parti, l’accusent d’avoir triché mais n’apportent aucune preuve. C’est un camouflet pour Pékin dont la campagne de dénigrement, de manipulation de l’opinion et d’intimidation économique et diplomatique, n’a pas abouti….

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