« Ce que leurs yeux ont vu » Les héritiers de Robert Capa. Expo Alizé Le Maoult

« Chez moi, c’est verrouillé, blindé dans ma tête, donc il ne faut pas ouvrir ». Ainsi parle Patrick Chauvel avec l’autodérision qu’on lui connait quand il évoque à Visa pour l’Image son demi-siècle de reportages de guerre. Du Vietnam à l’Ukraine en passant par l’Irak, l’Afghanistan ou les dictatures d’Amérique latine, il a vécu toutes les formes de conflits que notre planète a dû affronter durant ces dernières décennies. Mais l’être humain est-il capable d’absorber autant d’images de mort et de violence sans être lui-même affecté ?La réponse pourrait se trouver dans le regard de ces photographes de guerre que nous présente Alizé Le Maoult avec son expo « Ce que leurs yeux ont vu: les héritiers de Robert Capa…

Le diptyque consacré à Robert Capa: débarquement et portrait sur plage…

Suite à une expérience forte vécue en Bosnie, elle a voulu rendre hommage aux photographes rencontrés à Sarajevo, saluer leur travail, mettre leurs témoignages en valeur. La scénographie est simple mais parlante : l’auteure a photographié chaque reporter devant un mur, en un portrait sobre, direct et sans artifice, ce qu’elle appelle « un choc frontal les yeux dans les yeux ». Chacun de ces portraits s’accompagne d’un texte rédigé par le reporter lui-même et d’une photo de son choix, pas forcément la plus connue. Le but est de faire un transfert entre le visage et l’image, une sorte de confrontation entre le vu et le vécu.
La plupart des photographes ont choisi des situations extrêmes : Yannis Behrakis avec son migrant tenant son fils dans les bras lors de la traversée d’un pont, Eric Bouvet et les victimes civiles d’un bombardement russe en Tchétchénie, Edouard Elias et son combattant syrien blessé que l’on descend d’un camion comme s’il s’agissait d’une descente de croix. Citons de même Bulent Kilic qui nous livre le spectacle de désolation de la ville de Kobané après les combats entre armée syrienne libre, djihadistes et kurdes.
Leurs yeux ont vu cela et dans leur regard on peut deviner la portée de tels événements : une certaine gravité, une certaine détresse aussi. Tous ne la font pas sentir dans leurs textes comme s’ils ne voulaient pas se montrer impliqués, atteints, touchés par ces drames auxquels ils ont assisté impuissants et qu’ils ont photographiés.
Il faut lire le texte de Véronique de Viguerie en appui de sa photo sur les rebelles du delta du Niger qui lui valut un World Press. Il y a dans sa démarche une étrange volonté d’aller à la rencontre de la mort, suite au décès de son compagnon. « J’étais au fond du trou, c’était mon premier reportage après la disparition de mon amoureux. Je me fichais de la mort, je voulais l’approcher ».


On sait que Don McCullin n’a jamais caché ses blessures. Il a choisi l’une de ses photos les plus connues et les plus emblématiques, celle du GI traumatisé durant la guerre du Vietnam et qui attend d’être évacué vers l’arrière. Mais l’élément nouveau est que McCullin compare son propre destin à celui de ce soldat : « Après deux semaines passées avec des hommes qui se font mutiler, blesser grièvement ou tuer devant vous, vous ressemblez à ce Marine. Cette photo dépasse en notoriété tout ce que j’ai fait dans la citadelle de Hué au Vietnam en février 1968. » Pareille image aujourd’hui va bien au-delà du simple conflit du Vietnam. Elle a valeur universelle.

Don McCullin à Paris en 2018. (c) Ph Rochot

La photo de la guerre du Liban saisie par Françoise de Mulder lors de l’assaut du camp palestinien de la Quarantaine en février 1976 et qui lui valut le premier World Press décerné à une femme, a également valeur universelle : « D’après mes informations, seule la mère et son bébé ont survécu dira-t-elle plus tard. Le milicien s’est tué en jouant à la roulette russe. Les phalangistes ne m’ont jamais pardonné cette photo. Elle m’a poursuivie pendant des années ». Françoise de Mulder est décédée en 2008. L’extrait de son interview accordée au journal « le Monde » tient lieu de texte d’illustration et il est bien choisi.


L’expo nous fait revivre le témoignage de photographes disparus comme Stanley Greene avec son combattant syrien arpentant les souks d’Alep dévastés. Le photoreporter voit dans cette image « l’enfer sur terre dans une cité qui était classée au patrimoine mondial de l’UNESCO ». Ce photographe hors pair osait se confier sur ses blessures personnelles et connaissait les limites du témoignage que peut apporter un homme. « La vie d’un photographe de guerre est comme celle d’un papillon. Elle peut durer huit mois. Celle d’un photographe de guerre peut durer huit ans s’il a de la chance. Il y a la mort physique et la mort spirituelle. C’est cela qui explique les huit ans. Je pense qu’on ne peut pas faire ça plus de huit ans. Si on va au-delà de huit ans on se métamorphose mais pas en beau papillon. Je le vois chez des collègues. Ils sont tous victimes de stress post-traumatique. Ils se débrouillent avec ça chacun à leur façon mais ne seront jamais de beaux papillons. Nous devenons des papillons de nuit. Et que fait un papillon de nuit ? Il se jette dans les flammes ».
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Ces compositions traitant du travail de 34 photographes, ont déjà été présentées au Musée de la Grande Guerre à Meaux. Mais l’expo de la galerie de la rue Montparnasse leur donnent un second souffle avec un supplément consacré à trois photoreporters de choc : Robert Capa dont le portrait est présenté sur une plage, tant son image est associée au débarquement. La photo d’illustration est d’ailleurs celle du débarquement des marines le 6 juin 1944 sur les plages de Normandie. Sa compagne Gerda Taro, écrasée par un char durant la guerre d’Espagne, est représentée par la photo de cette milicienne à genoux tirant au pistolet et qui l’a fait connaître. On y côtoie aussi David Seymour, co-fondateur de l’agence Magnum, associé à une photo de la guerre d’Espagne prise à la bataille d’Ebro en 1938.
L’expo « Ce que leurs yeux ont vu » offre un bel éventail de couverture journalistique. Elle ne se limitera sans doute pas à cette trentaine de photographes car d’autres ont déjà pris la relève sur le terrain.

Philippe Rochot

En image de « Une » :
« Ce que leurs yeux ont vu ». Alizé Le Maoult présentant Gary Knight et sa photo prise au Cachemire où l’on voit l’armée indienne patrouiller sur le lac Dal dans des embarcations réservées aux touristes.
« Ce que leurs yeux ont vu : les héritiers de Robert Capa ». Galerie Montparnasse : 55 rue du Montparnasse Paris 14ème. Jusqu’au 30 nov.

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