Afghanistan: 40 années sans trêve… Expo Bayeux. Philippe Rochot

Les routards des années 70 parlent avec nostalgie de cette période bénie où l’on pouvait traverser sans encombre l’Afghanistan pour gagner le Pakistan et l’Inde et tracer sa route vers les chemins de Katmandou.
Mais la fin des « seventies » marque hélas le début d’une longue période de guerre. A Noël 1979, près de 100 000 soldats soviétiques envahissent le royaume de l’insolence (comme l’avait surnommé Mike Barry) officiellement à l’appel des autorités légales et sous prétexte de régler un conflit entre deux tendances du jeune parti communiste afghan : le Khalq et le Parcham…C’est le début des années noires, l’insurrection dans les campagnes et les montagnes. Les paysans prennent les armes et se métamorphosent en moudjahidines se proclamant combattants de la liberté.

Entraînement des rebelles afghans dans la région de Barikot près de la frontière soviétique. Décembre 1979. (c) Steve McCurry.

Les puissances occidentales et une bonne partie du monde musulman utiliseront cette résistance afghane pour lutter contre la présence de l’Armée rouge : politique à courte vue qui se retournera finalement contre ceux qui auront financé ces mouvements et leur auront donné des armes. La « guerre contre les infidèles » permettra à l’organisation Al Qaïda fondée par Ben Laden de se développer et d’essaimer de par le monde. Les Soviétiques resteront 10 ans mais laisseront un pays exsangue, ruiné, déchiré entre tribus, ethnies et forces rivales.

Soldat soviétique lors du retrait de l’Armée rouge en 1989 près de la frontière entre l’URSS et l’Afghanistan. © Sergei Karpukhin / Reuter

Le prix Bayeux des correspondants de guerre ne pouvait laisser passer cet anniversaire de 1979 qui marque l’entrée de l’armée rouge en Afghanistan, sans rappeler l’événement en images. Sous le titre « Afghanistan, le terrain de guerre du monde » l’expo présentée à l’école Alain Chartier et dont Jean-Pierre Perrin est le commissaire nous offre une vaste richesse de regards sur le pays. A commencer par les photos de Steve McCurry qui fut l’un des premiers à saisir les portraits de ces moudjahidines aux visages mangés par la barbe, portant le pakol et le séroual, munis d’armes de guerre d’un autre âge fabriquées sur place et qui partaient sans crainte se frotter aux blindés soviétiques.
McCurry fut également l’un des premiers photoreporters à rencontrer le commandant Massoud en qui l’occident plaça quelques espoirs pour faire échec à l’Armée rouge.

Femmes afghanes lors d’une distribution de nourriture de la croix rouge. (c) AP Photo/Santiago Lyon.

L’expo de Bayeux a le mérite de présenter aussi des images réalisées par les troupes soviétiques : unités en mouvement, soldats dans leurs campements ou pliant bagages pour rentrer au pays. La plupart de ces jeunes soldats venaient des anciennes républiques musulmanes de l’Empire soviétique mais semblaient désorientés, perdus, effrayés par l’audace des rebelles et cette guerre les marqua pour la vie.
L’expo de Bayeux veut nous montrer que l’Afghanistan est devenu le terrain d’affrontements des puissances régionales et étrangères. Quand on sait que les Américains qui comptent encore 15 000 hommes dans le pays sont restés plus longtemps que les forces soviétiques, on comprend aisément qu’une partie de bras de fer se joue dans ce pays entre occident et monde musulman. Le mérite de ces images est pourtant de nous présenter des Afghans et des Afghanes, des scènes de vie et pas uniquement des opérations ou des manœuvres militaires comme on le voit souvent.

Femme afghane et forces de l’alliance du nord dans les environs de Kaboul. (c) Yannis Behrakis.

Les photographes afghans y ont aussi leur place et il faut s’en féliciter. Le regard qu’ils portent sur leur pays est au moins aussi passionnant que celui des observateurs étrangers. On se souvient des images du correspondant de l’AFP Shah Maraï exposées à Bayeux l’an passé. Sa volonté de témoigner sur son pays le conduisit à la mort dans un attentat au cœur de Kaboul. On y voit aussi les photos de Yannis Behrakis, décédé en mars dernier, qui s’est tant donné dans la couverture des conflits du Moyen-Orient, dans la tragédie des migrants ou dans celle de l’Afghanistan (Prix Bayeux 2002).
Ce royaume de l’insolence comme l’avait surnommé le réalisateur Christophe de Ponfilly est resté pour les gens d’image un terrain d’épreuves et la couverture de l’occupation soviétique a marqué toute une génération de reporters. Il fallait à l’époque pénétrer dans ce pays à pied et clandestinement depuis le Pakistan car les Russes ne donnaient pas de visas à la presse étrangère. Mais ce fut une expérience humaine unique de marcher avec les colonnes de moudjahidines qui partaient combattre les « infidèles » avec leurs vieilles pétoires.
Jean-Pierre Perrin commissaire de l’exposition semble en tout cas satisfait du résultat. « Je crois, j’espère que l’expo, grâce à la scénographie de Laurent Hochberg qui n’a pas ménagé ses efforts, est vraiment belle. Il y a une place pour la BD, la poésie des femmes afghanes, une salle consacrée au grand Jeu des rivalités coloniales, avec des peintures de la bataille de Gandamak, les unes des journaux tout au long des guerres, et environ 300 photos. »

Dans Kaboul encerclée par les talibans: février 1996. (c) Philippe Rochot.

Quatre films sur l’Afghanistan seront projetés en continu : deux reportages étonnants sur l’armée américaine ainsi que le documentaire-phare réalisé par Christophe de Ponfilly en 1980 avec Jérôme Bony « Une vallée contre un empire ». On y verra aussi le reportage de votre serviteur réalisé en 1996 dans l’Hindou Kouch avec Franck Brisset à la caméra alors que l’étau taliban se resserre sur le pays : « Du charbon pour Kaboul ».

Franck Brisset lors du tournage « du charbon pour Kaboul »: (son: Bertrand Dechaumet. Montage Françoise Granet. 1996. (c) Philippe Rochot

Dans son édition 2018, le Prix Bayeux a présenté le travail de Pascal Manoukian « Au royaume des Insoumis » qui marquait également la sortie de son livre-photos. L’auteur note qu’en dix ans d’occupation soviétique 15 000 soldats russes ont perdu la vie mais aussi un million d’Afghans. Il remarque également ceci : « Pour les journalistes comme pour les ONG, l’Afghanistan est un conflit fondateur. Beaucoup d’entre elles se sont inventées pour l’occasion et l’humanitaire professionnel tel qu’il existe aujourd’hui est né en grande partie dans les maquis afghans ».

Philippe Rochot.

Afghanistan 1979. Photo Pascal Manoukian. Couverture de son livre « Au royaume des insoumis ». Editions Erick Bonnier.


Exposition du 7 au 13 octobre. Ancienne école primaire Alain Chartier: Bayeux.

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