Tiananmen 1989 : 30 ans après, une répression au bilan impossible. Philippe Rochot

Tiananmen, place maudite: oct 2004. (c) Ph Rochot /

Un pays peut-il effacer des pages de son histoire un événement pour lequel on avance le chiffre de plusieurs milliers de morts ? Je veux parler du soulèvement de Tiananmen au printemps 1989 qui s’est terminé dans un bain de sang et pour lequel aucun bilan sérieux n’a pu être établi trente années après les faits. Le Parti communiste chinois veut effacer les traces de cette révolte étudiante et populaire, oublier les revendications démocratiques qui pendant deux mois ont pu s’exprimer sous le regard de témoins du monde entier, journalistes et diplomates présents à Pékin. Officiellement, les « événements » de Tiananmen de mai-juin 1989 se résument à des « incidents orchestrés par des contre-révolutionnaires manipulés de l’étranger ». D’où la difficulté d’établir un bilan des victimes.

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Génération Tiananmen. Ils avaient 20 ans en 1989. (Pékin 2004: Ph Rochot)


Au lendemain du massacre du 4 juin, le porte-parole du conseil d’état donnait le chiffre de 23 morts alors que les ambassades de Grande-Bretagne et des Etats-Unis avançaient celui de 10 000 tués… Un transfuge de l’Armée Populaire de Libération, qui cite un document circulant parmi les officiers supérieurs, parle de plus de 3 700 morts, sans compter les disparitions. Amnesty International cite un chiffre de 1000 décès, très en dessous des 2500 tués avancés par la Croix rouge chinoise dès le lendemain de la nuit du 4 juin.

Pékin: avenue de la Paix céleste au matin du 4 juin 1989. Image réalisée par un étudiant et confiée à la journaliste Ursula Gauthier. Publiée avec 8 autres clichés dans Le Nouvel Obs du 4 juin 2014.


Il y a 30 ans, au petit matin, des étudiants sont morts sous les chars à deux pas de la place Tiananmen, sur l’avenue de la Paix céleste. Ils étaient les derniers à avoir évacué la place, reculant devant l’avancée des troupes. Ils faisaient partie d’un groupe de quelques dizaines de jeunes gens, épuisés mais pas abattus, poussant leurs vélos et emportant leurs banderoles fatiguées.

200 000 soldats de 22 divisions provenant de 13 corps d’armée ont été transférés dans la région de Pékin dès le mois de mai. Ils ne sont pas là pour une promenade de santé. Le témoignage des quelques journalistes présents à Tiananmen au soir du 3 juin 1989 est essentiel. Les images sont là, celles des blessés, des morts, des blindés qui avancent dans la foule et qui seront diffusées par la plupart des chaines de télévision à l’étranger. En cette nuit du 3 au 4 juin, Eric Meyer, correspondant de presse à Pékin depuis l’année 1987, sillonne les artères de la capitale en compagnie du reporter Jasper Baker, envoyé spécial du journal britannique Le Guardian. Leurs témoignages et celui des personnes rencontrées laissent penser que le nombre de victimes se chiffre par centaines dès le début de l’intervention militaire.

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Dans son ouvrage : « Pékin place Tiananmen », récemment réédité, Eric Meyer raconte : « A Tiananmen, le désordre est indescriptible. Les premiers chars enfoncent un bus et ses occupants sur leur passage. Une des premières cibles de leurs chenillettes est la statue de la Liberté, fracassée en quelques secondes après avoir nargué pendant trois jours les autorités. Par milliers les soldats se mettent en position. Les étudiants se trouvent sur le monument aux Héros du Peuple, sympathisants et riverains cherchant refuge à la périphérie…. Je laisse un garçon de vingt ans de l ’université Qinghua, raconter la suite…

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« Nous nous tenions par les mains en chantant l’Internationale. Je découvris alors que nous étions presque complètement encerclés. Seule une mince ouverture demeurait en direction du musée militaire. La police continuait à nous frapper de toutes ses forces et nous finîmes par retomber dans le square. C’est alors que les pistolets mitrailleurs entrèrent en action. De nombreux soldats mirent un genou à terre, tirèrent d’abord en l’air puis sur nos crânes et nos poitrines. Tout de suite les étudiants autour de moi commencèrent à perdre leur sang. Beaucoup moururent sur le coup… La Fédération autonome annonça que les étudiants allaient évacuer. Il n’était pas encore 5 heures. Mais soudain la seule ouverture fut bouchée : plus de trente blindés entrèrent sur la place… Ils avaient écrasé sur leur passage des tentes encore occupées de jeunes. Un grand nombre d’étudiants moururent. Un groupe se mit à courir pour tenter de dégager un passage entre les tanks… La plupart furent abattus… Nous vîmes de nombreux corps, certains s’agitant encore faiblement, certains empilés. Les soldats les mettaient dans de grands sacs en plastique. »

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Pékin: caméras de surveillance sur la place Tiananmen, la place la plus surveillée au monde. (c) Ph Rochot.


Un acteur de choix a pris le mouvement en marche : Liu Xiaobo, qui se verra décerner plus tard le Prix Nobel de la Paix. Dans son livre intitulé « L’homme qui a défié Pékin » notre confrère Pierre Haski analyse le comportement de ce personnage hors du commun. Ce jeune activiste fervent de la démocratie est revenu d’un voyage à l’étranger où il a critiqué le pouvoir chinois et le Parti ne va pas lui pardonner. Haski écrit : « Liu Xiaobo ne pourra plus quitter la Chine jusqu’à son dernier souffle. Il appartient à la catégorie des gens susceptibles à l’étranger de nuire aux intérêts du pays. Il ne sera plus jamais réellement libre : interdit de voyage, interdit d’enseigner, de publier et d’apparaître dans les médias. Séjours en prison, en camps de rééducation par le travail, assignation à résidence, déplacement forcé en province aux moments sensibles comme les anniversaires de Tiananmen, les congrès du Parti etc. »

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Le livre de Pierre Haski sur la vie de Liu Xiaobo, jeune activiste devenu prix Nobel: (éditions Arte/Hikari)


On prête à Liu Xiaobo une attitude exemplaire : il prêche une sorte de non-violence, tente le dialogue avec les responsables des forces de l’ordre pour épargner des vies, critique les actes de certains occupants de Tiananmen, comme ceux qui ont saisi des fusils aux soldats présents sur place. Sa grève de la faim sera inutile mais lorsque l’armée intervient il va mener une négociation avec les officiers qui permettra d’ouvrir une brèche dans l’encerclement de la place Tiananmen. Plusieurs milliers d’étudiants pourront évacuer les lieux, ce qui n’empêchera pas d’autres manifestants en fuite de tomber sous les balles dans les rues alentour. Mais le geste de Liu Xiaobo aura permis d’épargner des centaines de vies humaines.

Après la nuit du massacre, Liu Xiaobo aurait pu profiter de l’opération « Yellow Bird » organisée par plusieurs capitales occidentales, pour être exfiltré vers la France. Il ne l’a pas voulu. Deux jours plus tard il est arrêté, présenté à la télévision chinoise comme un mafieux, qualifié de « main noire » et contraint à une confession publique. Il doit avouer qu’il n’y a pas eu de victimes à Tiananmen… Une femme ne lui pardonnera pas cette déclaration, même si elle fut extorquée sous la contrainte : Ding Xilin, mère d’un jeune étudiant de 17 ans tombé sous les balles de l’armée dans la nuit du 3 juin. C’est elle qui créa en 1991 le mouvement des « mères de Tiananmen », afin de regrouper les familles qui avaient perdu un proche lors du massacre. Elle a voulu d’abord obtenir la réhabilitation du mouvement afin de réhabiliter la mémoire de son fils. En vain. Malgré les multiples obstacles placés devant elle par les autorités elle a pu établir une liste de 202 personnes, publiée aujourd’hui dans un petit ouvrage en français : « Le Grand Massacre du 4 juin ».

La liste nous éclaire sur la diversité sociale des acteurs de la révolte de Tiananmen. On compte ainsi 60 étudiants, 30 enseignants, 44 ouvriers, 3 militaires, 3 paysans etc. Cette liste est loin d’être exhaustive. Des centaines d’autres victimes resteront anonymes : silence imposé aux familles, disparitions non signalées, peur de parler et surtout d’approcher cette femme Ding Xilin, maudite par le régime. Alors combien de morts à Tiananmen ? Le chiffre de 1500 ne paraît pas sous-évalué. Quelque part dans les archives du Parti ou de l’Armée populaire, il existe sans doute une comptabilité exacte des morts du 4 juin mais il est clair que le secret défense ne sera pas levé sous le règne de Xi Jinping.

Philippe Rochot


Sources : Pékin place Tiananmen. Eric Meyer. Editions actes Sud (et l’Aire, 1989).

L’homme qui a défié Pékin. Pierre Haski : film sur Arte, diffusion 4 juin 2019 et livre aux éditions Arte/Hikari.

Le Grand Massacre du 4 juin. Editions L’Insomniaque.

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