James Nachtwey et le fardeau de l’humanité : Expo « Memoria » à la MEP. Ph Rochot

Kaboul 1996. (c) James Nachtwey. Hood Museum of Art. Dartmouth.

Ses images sont celles de victimes suppliciées, torturées, de martyrs des conflits contemporains, de la Bosnie à l’Afghanistan ou de Gaza au Rwanda. On le présente comme « le héros du photojournalisme » mais l’homme est quelque part brisé par les conflits qu’il a couverts, fatigué par les parcours sans fin sur les champs de batailles, bouleversé par les massacres observés, marqué par le sort réservé aux victimes des catastrophes naturelles ou des pandémies du siècle.

Cisjordanie et la deuxième intifada dans les territoires palestiniens. Année 2000. (c) James Nachtwey. Hood Museum of Art. Dartmouth.

Le terrain d’opération de James Nachtwey est fait de ces drames qui endeuillent l’humanité, ce côté obscur de la force qui détruit lentement le témoin quand il est trop exposé. Mais le reporter tient bon, estimant qu’il faut continuer de montrer et de raconter, seul moyen de faire bouger ceux qui ont le pouvoir d’agir. Nachtwey fait partie des photographes et des reporters qui se sentent investis d’une mission vis-à-vis de l’humanité, comme s’il devait à lui seul porter le fardeau de la misère du monde… Mais pareille motivation l’aide à tenir face aux drames humains, aux tragédies et aux catastrophes auxquelles il est confronté.

Expo « Memoria ». Parmi les dix-huit thèmes traités, celui des migrants. En 2015, 800 000 migrants on traversé la mer Egée.

Sa passion pour le photoreportage de guerre remonte aux années 70 et depuis un demi-siècle il a toujours gardé la même ligne de conduite: “J’ai été inspiré par les photographes de la guerre du Vietnam et par le mouvement des droits civiques. Ces images ont eu un impact important sur moi et ont changé mon opinion sur ce qui se passait dans la réalité.”
La Maison Européenne de la Photo présente 200 de ses clichés réalisées en quatre décennies de reportage : un aperçu de l’enfer de Dante où celui qui pénètre aura du mal à trouver l’espérance. Tirages en noir et blanc pour la plupart, exposées dans la pénombre, mettant en valeur une image percutante, dérangeante, mais toujours juste, bien saisie avec une composition qui lui donne sa véritable force.

Bosnie-Herzégovine, Mostar: 1993. Milicien croate face à des cibles musulmanes. (c) James Nachtwey: Hood Museum of Art. Dartmouth.

Nachtwey attaque l’exposition avec le conflit des Balkans. Il estime que grâce à la présence et à la persévérance des reporters, les grands de ce monde ont pu faire la paix à Sarajevo. On retiendra par exemple la photo de ce milicien de Mostar qui fait le coup de feu depuis une chambre à coucher, un symbole cher à Nachtwey car c’est dans la chambre à coucher que l’homme trouve le repos, qu’il donne même la vie alors que dans ce cas précis cette chambre est devenue un champ de bataille.
Je suis frappé par cette photo prise à la prison d’Abou Ghraïb en Irak, la prison de tous les excès où l’on voit un homme à genoux aux yeux hagards le visage ensanglanté, qui vient sans doute de subir un interrogatoire musclé avec en premier plan le pistolet d’un soldat irakien et en toile de fond des GIS américains. Beaucoup d’informations dans cette image, comme dans les autres d’ailleurs. Nachtwey arrive à mêler plusieurs situations dans une seule image, d’où la richesse de son travail.

New-York, 11 septembre 2001. Nachtwey rentre à New-York en provenance de Paris le matin même des attentats du 11 septembre. (c) James Nachtwey: Hood Museum of Art. Dartmouth.

Aucun des drames vécus par l’humanité n’est oublié : le sida, la tuberculose, les victimes de l’agent orange, les mines anti personnelles, les tremblements de terre. Mais son travail ne peut se résumer à une liste des horreurs qui frappent notre monde. Il a sa manière à lui de traiter l’image avec toujours un détail qui apporte une information, un œil qui sort d’une cachette et parfois même, au-delà du drame vécu, un élément de la beauté du monde qui s’impose naturellement. Natchwey n’est pourtant pas à la recherche du beau et il le dit :
“Si la beauté existe ou cohabite avec la tragédie, cela veut dire qu’elle est une part de la vie et pas un élément que le photographe chercherait à imposer. Je ne fais pas des photos au nom de la beauté…Si l’unique chose qu’un observateur remarque dans une de mes photos est la beauté, alors l’image n’a pas rempli son objectif. » (itv Hilary Roberts, Imperial War Museum : Londres)


Soudan, Darfour, 2003. La mère à l’enfant. (c) James Nachtwey Hood Museum of Art. Dartmouth.

Certains esprits forts reprocheront à Nachtwey de faire de l’esthétique sur les drames du monde avec de “belles” photos. Mais la composition de ses images, la lumière recherchée, le détail trouvé, les lignes de force choisies sont autant d’éléments qui aident à faire passer le message qu’il veut transmettre.
Alors que le grand reporter de guerre Don McCullin pense que ses photos n’ont pas aidé à faire progresser la paix dans le monde, James Nachtwey affiche un peu plus d’optimisme : « Le travail de la presse – pas spécialement mon travail ni le travail d’un journaliste en particulier, mais notre travail à tous- crée une masse critique d’informations qui aide à provoquer le changement. Les gens pensent que certaines guerres sont sans espoir et n’auront jamais de fin, et pourtant elles se terminent. Et l’une des raisons de cette fin réside dans l’information et la conscience collective qu’elle suscite. »

Philippe Rochot

Maison Européenne de la Photo. 57, rue de Fourcy Paris 4ème.

Jusqu’au 29 juillet 2018.

3 réflexions sur “James Nachtwey et le fardeau de l’humanité : Expo « Memoria » à la MEP. Ph Rochot

  1. S’il est une phrase à retenir ici et qui vaut pour toutes et tous les Grand-Reporter dont toi cher Philippe :
    “Si la beauté existe ou cohabite avec la tragédie, cela veut dire qu’elle est une part de la vie et pas un élément que le photographe chercherait à imposer. … … Si l’unique chose qu’un observateur remarque dans une de mes photos est la beauté, alors l’image n’a pas rempli son objectif.» (itv Hilary Roberts, Imperial War Museum : Londres) »
    Merci encore à toi Philippe pour la qualité et la diversité de ton blog si bien fourni : « REPORTAGES POUR MÉMOIRE »
    Amicalement,
    Julie

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  2. Cher Philippe,
    te voila toujours aussi occupé, toujours aussi passionné, toujours aussi intéressé par les drames de notre monde.
    Merci pour ce que tu fais passer et appréhender à travers ton blog. A l’occasion d’une rencontre je pourrai te sensibiliser au sort des milliers d’enfants des rues de Kinshasa (orphelins ou enfants dits « sorciers » dont je m’occupe maintenant.
    Bien amicalement

    J'aime

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