La bleuite, l’autre guerre d’Algérie. Un film de Jean-Paul Mari sur France 5…Ph Rochot.

Le colonel Amirouche : chef du FLN pour la Willaya III, la Kabylie. Mort au combat en 1959.

Ceux qui n’ont pas connu la période de la guerre d’Algérie pourraient croire à un mal mystérieux, oublié, que l’homme a réussi à maitriser avec le temps. La bleuite est en réalité une vaste opération d’infiltration des réseaux clandestins du FLN (Front de Libération National) par les services secrets français de l’époque (SDECE) qui a frappé tous les maquis et entraîné de vastes purges au sein même du mouvement de libération algérien.
Jean-Paul Mari, grand reporter et réalisateur, lui-même né en Algérie en 1950 et qui a couvert pour le Nouvel Observateur la guerre civile algérienne des années 1990 est resté profondément attaché à l’histoire de ce pays. Il a jugé essentiel de faire parler les témoins d’une période que Français ou Algériens aimeraient passer sous silence : celle des années 57/59, marquées par cette fameuse « bleuite ».

La casbah d’Alger… L’un des repères des chefs du FLN.

Pourquoi ce mot Bleuite ? Les résistants, les anciens maquisards retournés par les services français étaient vêtus de bleus de chauffe. Ils arpentaient les ruelles étroites de la casbah comme de simples ouvriers, afin de ne pas éveiller les soupçons. Sauf que sous le bleu de travail ils cachaient une arme. Leur objectif était d’obtenir des informations sur la planque des poseurs de bombe et de leurs chefs et surtout désolidariser la population locale des directives lancées par le FLN, pousser les gens à fumer de nouveau, à jouer, à écouter la radio, briser les consignes et les interdits lancés par le Front de Libération.

Paul-Alain Léger, lieutenant parachutiste durant la guerre d’Indochine.

Le film de Jean-Paul Mari a le mérite d’être clair et d’expliquer sans concession de part et d’autre, le côté obscur de cette force qui tournait autour d’un seul personnage : le capitaine Paul-Alain Léger, ancien para de la guerre d’Indochine, agent des services de renseignement français et chef du GRE (Groupe de Renseignement et d’Exploitation). Un homme d’une grande finesse, persuasif, convainquant, capable d’une analyse du comportement de l’ennemi hors du commun et jouant habilement la politique de la main tendue. En 1957 il met en place ses acteurs : 70 hommes, anciens membres des réseaux de Yacef Saadi dont le rôle sera de dénoncer leurs anciens camarades, mais aussi de tenter de retourner la population locale en faveur des Français. La méthode permettra d’arrêter Yacef Saadi dans sa cachette de la rue Caton dans la casbah d’Alger ainsi que Ali la Pointe.

L’arrestation de Yacef Saadi. marquait la fin de la bataille d’Alger. (octobre 1957)

A l’aide de faux documents, d’habiles manipulations et de courriers falsifiés, il persuade les chefs de maquis qu’ils sont entourés de traîtres. Et ça marche. Même le redoutable Amirouche chef de la Willaya III (Kabylie) ne se doute de rien durant plusieurs mois et ordonnera tortures et exécutions de certains de ses propres frères de combat. Le capitaine Léger mise sur la paranoïa des gens du FLN qui se croient entourés d’espions et d’ennemis.
Pour ce film, Jean-Paul Mari a eu le mérite de ne pas jouer le jeu de la reconstitution des scènes qui n’existaient pas en archive. Pour ce genre de séquences, il présente de simples dessins, évocateurs des personnages, à commencer par les « Bleus » mais aussi des hommes et des femmes qui ont eu un rôle clé comme Roza. Arrêtée pour avoir confectionné un drapeau du FLN, elle est confrontée au capitaine Léger qui s’arrange pour qu’elle voie une liste de noms de maquisards présentés comme collaborateurs des Français. C’est un piège.

Libérée et de retour dans la Willaya III, elle est suspectée, torturée par le bras droit d’Amirouche surnommé à juste titre « Hacène la torture ». Elle lâche alors les noms de combattants du FLN qu’elle a vus sur la fausse liste. Des hommes, pourtant fidèles à la cause, des militants de l’entourage d’Amirouche seront en fait considérés comme des traitres et exécutés.

Le capitaine Paul-Alain Léger en 1984 (Capt écran)

Les purges gagneront toutes les Willayas d’Algérie et se chiffreront en milliers de morts. Le capitaine Léger parlera de 4000 victimes. Pour la willaya III (Kabylie) qui sera la plus touchée, on compte plusieurs dizaines d’officiers, des médecins, des étudiants, des intellectuels, des forces vives du pays qui auraient pu être utiles à la future république algérienne. La plupart de ces hommes sont morts avec l’étiquette de traîtres alors qu’ils ne l’étaient pas. Cette guerre de l’ombre surnommée bleuite n’est ainsi mise en avant ni du côté algérien ni du côté français car aucune nation ne peut en être fière. D’où l’intérêt de ce film-documentaire qui nous explique cet aspect caché de la guerre d’Algérie.

Philippe Rochot

La bleuite: l’autre guerre d’Algérie : Dimanche 13 mai 2018, France5, 22h40 :

4 réflexions sur “La bleuite, l’autre guerre d’Algérie. Un film de Jean-Paul Mari sur France 5…Ph Rochot.

  1. J’ai connu la guerre d’Algérie, j’ai connu en 1954, j’avais 13 ans les premiers massacres qui se sont passés à El Alia (pardon pour l’orthographe, mon père y a perdu la vie en 1956à Jemappes je résidais à Philippeville (Skikda) en opération, inspecteur de police mort pour la France..J’ai ai perdu aussi des amies. L’Algérie je l’ai quittée en 1961, je l’aimais et je ne l’oublierai jamais. Merci pour ces commentaires je serai devant mon écran à 22h40 dimanche.

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  2. Merci Philippe pour ton signalement car ce Jean-Paul Mari est un Monsieur, il mérite donc que nous prenions plaisir à regarder « autrement » son documentaire, avec son oeil…
    Bien vue la diff un 13 mai 2018…
    Il y a eut un 13 Mai 1958 à Alger, j’avais à peine 9 ans et demi…
    Et si je ne me trompe pas, le célèbre Amirouche avait la magnifique villa en face de la notre où avec une des filles de mon âge nous faisions dans son jardin ce délicieux pain de semoule cuit au Kanoun…
    Et un jour les militaires ou la police, j’étais un peu petite pour faire la différence, sont venus l’arrêter… je regardais depuis le balcon… c’était animé dans la rue…
    Nous habitions les hauteurs d’Alger, à La Redoute commune de Birmandreis…
    Voilà Philippe un p’tit bout de souvenirs…
    Merci pour cette remontée avec ton papier qui est toujours un plaisir à lire…
    Amicalement,
    Julie

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