World Press Photo 2018 : de brillants seconds. Philippe Rochot.

Les petits blancs et l’extrême droite sortent de l’ombre en Virginie après les violences de Charlotteville. La NRA a encore de beaux jours devant elle…Photo de Espen Rasmussen, nominée au World Press 2018.

Ils n’ont pas obtenu de premier prix car leurs photos ne correspondaient sans doute pas aux critères ou au formatage défini par le World Press. Et pourtant leurs images sont souvent fortes, émouvantes, parlantes, bien composées même si moins « choc » que celle du lauréat récompensé cette année.
Le jury du World Press Photo n’a pas fini de nous surprendre. En 2015 on lui reprochait l’attribution du Prix à une photographie représentant un couple d’homosexuels russes alors que l’actualité « était ailleurs »… En 2016 il donnait ses suffrages au photographe turc Burhan Ozbilic pour l’assassinat « en direct » de l’ambassadeur de Russie à Ankara. On reprochait alors au jury de faire l’éloge d’un acte terroriste.


Cette année le World Press prime une photo-AFP de Ronaldo Schemidt représentant un homme dévoré par les flammes, prise lors d’émeutes au Venezuela contre la politique du président Maduro… C’est la violence sans détour et sans nuances, le choc de l’action, du brut, une image nette avec des couleurs bien équilibrées. Les jurés justifient ainsi leur choix: « cette image déclenche une émotion instantanée ». Et c’est vrai. Mais ça n’est pas forcément ce qu’on attend de la part d’un prix de reportage comme le World Press. Parmi les 72 000 images présentées et surtout les nominés on trouvait des photos plus sensibles, plus évocatrices, plus subjectives, plus profondes, moins directes que celle de ce manifestant avec le feu aux fesses. Je m’attacherai donc ici aux images des nominés, des 2ème et 3ème prix.

La photo de Goran Tomasevich et son sniper des forces irakiennes qui vient d’abattre un homme dans une rue de Mossoul nous met mal à l’aise mais la photo est primée en 3ème position dans la catégorie « spot nouvelles » et légendée ainsi : « Un soldat des forces spéciales irakiennes quelques instants après avoir abattu un kamikaze présumé, lors de l’offensive pour reprendre Mossoul. »

Le travail du photoreporter Ivor Prickett qui nous livre des images prenantes de Mossoul sans forcément être en première ligne me paraît plus sérieux : femmes et hommes séparés dans les files d’attente pour recevoir aide et assistance mais aussi subir un contrôle sévère car devenus suspects pour avoir vécu sous l’autorité de Daech durant deux années d’occupation.

 

Les Rohingyas, ces musulmans contraints de fuir le Myanmar (Birmanie) vers le Bangladesh face à la répression de l’armée birmane et des moines intégristes offrent aux photographes leurs cortèges de drames largement exploités depuis deux ans.

La tragédie vécue est bien présente avec les photos de Kevin Frayer, journaliste canadien basé en Asie qui suit les damnés du Myanmar dans leur traversée de la frontière. On préférera son travail à celui de Patrick Brown qui obtient pourtant un premier prix dans la catégorie «info géné » avec ces corps sans vie de réfugiés rohingyas semblables à des momies, froids, glaçants et qui ne déclenchent guère l’émotion recherchée par le jury.


La photo discrète et sobre de cet enfant du Nigéria que Boko Haram avait voulu transformer en bombe humaine est sobre, esthétique et belle, en rien spectaculaire malgré l’engagement qui était demandé à cette fillette de 14 ans. C’est en cela que l’auteur Adam Fergusson aurait pu décrocher un premier prix.


Belle image que celle de ces deux frères chinois qui vivent dans un habitat creusé dans le plateau de loess de la Chine centrale et nommé yaodong (grotte de four). Voilà plus de 2000 ans que ce type d’habitation existe et c’est une tranche de vie paisible sous une belle lumière que nous offre Li Huaifeng, ancien ouvrier d’une usine de tabac du Shandong qui décroche un troisième prix dans la catégorie « gens ».

 

Dans la catégorie « people » j’apprécie le cliché de ces femmes de Zanzibar qui apprennent à nager et flotter avec des bidons vides faute de pouvoir s’offrir de véritables bouées (photo de Anna Boyazis) …
La catégorie « nature » nous offre aussi de belles scènes de vie animale qui auraient pu décrocher un premier prix comme celle de ces guerriers du nord-Kenya reconvertis en protecteurs des éléphants sous l’objectif de Ami Vitale.


Les appareils numériques perfectionnés qui permettent de tirer en rafales très serrées donnent des résultats stupéfiants dans la catégorie « Sports » mais je m’arrête sur la photo de Juan Arredondo (2ème prix) photographe colombien auteur d’une image intitulée « football de paix » et montrant une équipe composée d’anciens rebelles des FARC (Forces Armées Révolutionnaires de Colombie) arpentant les anciens chemins du maquis pour engager des matchs de foot avec les villageois.


Ces images classées en deuxième ou troisième catégorie, ou même simplement nominées ne sont sans doute pas comparables à celle de l’homme en feu qui « déclenche une émotion immédiate » comme le dit le patron du jury mais elles sont autrement plus profondes et dignes de représenter ce grand prix international.

Philippe Rochot

7 réflexions sur “World Press Photo 2018 : de brillants seconds. Philippe Rochot.

  1. Les photos vivent leur vie et c’est elle qui nous touche par le regard imprimé sans mots. merci pour ce partage qui donne à réfléchir…

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  2. Merci pour ton analyse toujours aussi juste et sensible sur ces photos magnifiques et très fortes qui parlent, sans fard, du monde souvent très violent de notre pauvre planète.

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