Françoise Huguier et ses « 100 photos pour la liberté de la presse » : les multiples messages d’une femme-photographe… Ph. Rochot

« Photographier ne me suffit pas dit Françoise Huguier, j’ai besoin de comprendre ». Quand on regarde son parcours exceptionnel de près d’un demi-siècle et l’ampleur de son œuvre, sa démarche apparaît clairement. Cette « photographe documentaire » de 75 ans veut cerner la société, l’homme, ses coutumes inconnues, son existence, son cadre de vie. Et cela, de l’Afrique à l’Asie en passant par la Russie.

Japon, Osaka, 1981. Ménagère devant chez elle.
Françoise Huguier / Agence VU

Il faut d’abord saluer le geste de Françoise Huguier qui donne une partie de ses meilleures images à Reporters Sans Frontières pour la publication d’un « 100 photos pour la liberté de la presse » consacré à son œuvre. Traditionnellement, ces albums, signés par les grands noms de la photographie, permettent à RSF de récolter des fonds non négligeables pour défendre des journalistes emprisonnés, en procès ou menacés. Venant d’une photographe d’exception, ce dernier album n’en a que plus de valeur. Il est sorti ce 8 mars à l’occasion de la journée internationale de la femme.

Malaisie, Kuala Lumpur, 16 mai 2013: « Les jeunes de la communauté chinoise de Malaisie sont accros à la musique K-pop coréenne et s’habillent comme dans les clips pour assister aux concerts. »
Françoise Huguier / Agence VU

On ne peut comprendre le travail de Françoise Huguier sans un regard sur son enfance au Cambodge, là où se parents possédaient une plantation d’hévéas. A l’ l’âge de huit ans, elle est enlevée par le Vietminh avec son frère de 12 ans. Elle restera huit mois entre leurs griffes, passant des leçons de maniement d’armes à des cours d’endoctrinement…
« Mon frère et moi étions au Cambodge et avons été emmenés dans un camp dans la jungle. Ils ont tout fait pour endoctriner mon frère, il y avait les bêtes sauvages et les maladies. Cela a été assez violent. »
Son enfance est bien sûr marquée par cette épreuve qu’elle veut raconter. Mais elle se heurte au doute des enfants de son âge. «Toutes les petites filles jouaient à la poupée et dès que je leur racontais mon histoire, elles me traitaient de menteuse. Donc, cela m’énervait et je criais. La religieuse m’a alors dit que si je continuais comme ça je ne ferais rien de ma vie à part raconter mon histoire.  »

Mali, Tombouctou, 26 février 1989. Pêcheur boso sur le Niger.
Françoise Huguier / Agence VU

« Je pense que je suis différente des autres. Le fait d’être otage, en captivité, on est hors sujet, ce n’est pas normal. Donc j’étais tout le temps hors sujet et c’est ce qui est resté chez moi. « 

Françoise Huguier est sans doute restée « hors sujet » mais pour notre plus grand bonheur car elle traite à l’image des thèmes marginaux passionnants. Elle nous fait découvrir des personnages insoupçonnés dans les régions les plus reculées du monde.

En 2004 elle a voulu refaire le parcours de sa détention, retrouver les lieux, le Mékong, les arbres, la propriété de ses parents dont il ne reste que la piscine en état de délabrement avancé. Elle nous livre ces images en fin d’album, tel un témoignage glaçant mais pose aussi un regard attendri, curieux sur la région et ses populations.

L’Indonésie fait partie de ses pays favoris Dès 1973 elle s’est penchée sur le rôle de la femme dans ce pays aux 15 000 îles. Souvent elle part sans commande, à l’aventure, comme au Japon en 1981. C’est là qu’elle réalisera plus tard ses portraits de « maître tatoueur ». Le portrait, c’est son terrain de jeu, son domaine favori : de la série des fillettes d’Indonésie aux jeunes filles peules du Sahel, Françoise Huguier excelle dans ce genre d’exercice : attitude saisie au bon moment, visage attirant, fascinant. On retrouve cette démarche dans son reportage au long cours sur Behring et la Sibérie. C’est pour elle le Sahel version grand froid.

Russie, Sibérie, Presqu’île de Taïmyr, 1992. « En route pour Behring ». Femme dolgane.
Françoise Huguier / Agence VU

Elle y saisit des portraits de vie au bon moment, à la bonne période de l’histoire, celle où l’ancienne Union soviétique est en train d’éclater. Elle y ajoute la vie en communauté à st Pétersbourg, dans ces restes d’appartements bolcheviks de l’après-guerre où vivaient une famille par chambre avec cuisine et sanitaires communs.
Françoise Huguier n’oublie pas de nous présenter la « relève » à travers les portraits de 5 femmes photojournalistes, nées après l’âge d’or des années 80 et de l’explosion des agences d’images. C’est le cas de Chloé Jaffé qui a réalisé des portraits de femmes de yakusas ou Virginie Nguyen Hoang qui traite des guerres et de l’après-guerre. Car cet album pour la liberté de la presse est aussi destiné à saluer le rôle de la femme dans les médias et de montrer les terrains conquis.

Philippe Rochot

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