De Tchernobyl à Ciudad Juarez, une mémoire en image de Guillaume Herbaut… Ph. Rochot.

« On voit aujourd’hui circuler un véritable flux d’images. Il faut donc trouver un autre moyen de raconter le monde.» Guillaume Herbaut aborde notre histoire en suivant les itinéraires de la désolation, les cicatrices à jamais laissées sur notre planète, les bas-fonds. « Les lieux de fracture créent ma manière de regarder le monde » dit-il avec une préférence et une attirance particulière pour Tchernobyl.
Le jeune Guillaume n’a que quinze ans quand survient la catastrophe en 1986 mais son œuvre tourne autour de cette tragédie à l’échelle planétaire alors qu’il n’abordera le sujet que 15 ans plus tard. Il explique ainsi son attirance pour l’endroit : « Dès les premiers instants, je me suis senti lié à ce territoire par les couleurs, qui pouvaient parfois me rappeler celles de mon enfance, et par les gens qui après quelques minutes de méfiance m’acceptaient dans leur quotidien. »

Guillaume Herbaut et ses portraits d’habitants de Tchernobyl.

Car il y a une vie après Tchernobyl. Et cette vie, Guillaume Herbaut la rencontre dans « la zone » : lieu maudit, infesté, contaminé où le mal semble partout présent et jamais visible mais où vivent encore quelques dizaines d’habitants. L’endroit est fascinant mais dangereux, mystérieux et c’est peut-être pour cela qu’il attire l’homme d’image, à tel point que sur chaque photo réalisée il va incruster le degré de radioactivité du lieu, comme un défi au destin.
Prypat, ville aujourd’hui fantôme comptait autrefois 49 000 habitants. Elle est située à 3km du réacteur n°4 qui a explosé…Guillaume Herbaut l’a visitée avec ces touristes qui payent 150 dollars pour une journée passée sur le site. Ils viennent voir les dégâts, humer l’ambiance, faire des selfies et rencontrer quelques familles. Mais personne ne va à Poliske, la deuxième agglomération de la zone interdite de Tchernobyl, ville qui fut fortement contaminée. Son évacuation n’a eu lieu que six ans après la catastrophe. C’est là que Guillaume Herbaut va tourner ses objectifs.
Les personnages rencontrés dans « la zone » donnent l’impression que le temps s’est arrêté. Ils sont comme sortis d’un cauchemar, hagards, foulant un sol souillé, contaminé. Herbaut tire bien entendu leurs portraits mais montre aussi les quelques objets emportés par les victimes qui ont évacué la ville : objets personnels comme cette radio, ce réveil, ce tableau de famille, souvenirs précieux mais tous radioactifs.

Ukraine : le monument de Savur-Mohyla, à la mémoire des soldats soviétiques morts durant la Deuxième Guerre mondiale, détruit après des semaines de bombardements entre les forces pro-russes et pro-ukrainiennes. Octobre 2014.

La mémoire de Guillaume Herbaut passe définitivement par l’Ukraine, qu’il aime. Il y retourne régulièrement pour la Révolution orange, Kiev et la place Maidan. Il a capturé des images fortes de la confrontation entre brigades anti-émeutes et manifestants sur la place centrale de Kiev, théâtre de tous les complots, de tous les conflits, synthèse de la guerre à l’est entre pro et anti-européens. Sur une superficie égale à celle de la place de la Concorde, on rencontre toutes les forces qui se battent pour le contrôle de ce pays-clé qu’est l’Ukraine: hommes en cagoule, casqués, munis de lunettes de protection pour affronter les combats de rue. Police planquée derrière ses boucliers, les yeux cachés par d’épaisses visières en plastique masquant le regard. Personnages sortis d’un film de fiction, fantastiques, démesurés, miliciens masqués baptisés Berkouts aux visages couverts de cagoules, de lunettes de soudeurs, armés de bâtons, franchissant les barricades sur fond d’incendies, d’explosion de grenades fumigènes ou assourdissantes, illustrant de façon caricaturale le conflit entre pro-russes et pro-européens sur la terre d’Ukraïne…
Lorsque le vent de l’histoire se déplace vers le Donbass, ses champs retournés, abandonnés, ses mines de charbon, sa boue, Guillaume Herbaut suit le mouvement. Quand le conflit s’enlise et ne fait plus la Une, c’est là que le photographe intervient, pour saisir le temps figé.

Kotovsk: Russie. La statue de Lénine du Parc des cheminots, détruite dans la nuit du 9 décembre 2013. (c) Guillaume Herbaut. 

Le rapport au temps est essentiel dans le travail de Guillaume Herbaut qui définit lui-même l’instrument avec lequel il va le saisir: le moyen-format. « Quand on veut photographier un lieu quinze ans après un événement, il faut utiliser le moyen format, le 4/3 ou le 6/7 dit-il… car le rapport à l’espace est différent ; on se positionne plutôt en hauteur, on impose une distance et cela oblige à prendre du recul. C’est un format du passé qui arrête les choses et qui est bien adapté. C’est même un format qui se rapproche de la peinture classique. »
L’itinéraire de Guillaume Herbaut nous conduit aussi au-delà des terres d’Ukraine, vers des cités dont les noms résonnent comme les tragédies de l’humanité : Auschwitz… non pas pour présenter ce qu’il reste des camps de la mort mais pour montrer comment vit une ville qui a côtoyé la Shoah et porte ce nom chargé des horreurs de l’Histoire. De même ses images nous emmènent à Ciudad Juarez, la cité du Mexique la plus meurtrière du monde ou encore à Nagazaki, avec cette obsession du nucléaire qui reste toujours présente dans le travail de Guillaume Herbaut.

Les salons de l’armement en grand format, tiennent une place centrale dans l’exposition de Guillaume Herbaut.

Il faut y ajouter des images-clés : celles des salons d’armement. C’est là que les puissances s’approvisionnent en armes pour entretenir les guerres de la planète. Les photos de conseillers chinois ou qataris essayant des fusils d’assaut au salon de Satory ont été tirées au format XL et présentées au cœur de l’expo, comme un élément clé pour comprendre la suite.

Dans les quelque 200 photos présentées au sommet de l’Arche de la Défense à Paris, il ne faut pas voir la rétrospective du travail d’un photographe comme le souligne Jean-François Leroy, patron de Visa pour l’image et directeur artistique mais bel et bien un itinéraire, « un processus à rebours de l’actualité, une étude sur la nature de l’humanité contemporaine » comme le dit l’historien de la photo Michel Poivert qui a préfacé les images.

Philippe Rochot

  • Guillaume Herbaut « Pour mémoire »
  • Du 13 février au 13 mai 2018.
  • Arche de la Défense : Le photojournalisme.

Ph Rochot:
« Reportages pour mémoire »:
https://philipperochot.com/

Sites Photo:
http://philippe-rochot.piwigo.com/
https://philippe-rochot.book.fr/

3 réflexions sur “De Tchernobyl à Ciudad Juarez, une mémoire en image de Guillaume Herbaut… Ph. Rochot.

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