Photographes du monde arabe: le deuxième souffle… Philippe Rochot.

Arabie saoudite: fête de famille. Tasneem Alsultan

Dès l’ouverture de la deuxième biennale des photographes du monde arabe, les participants évoquaient le souvenir de Leila Alaoui dont les fabuleux portraits de paysans des montagnes de l’Atlas nous avaient tant fascinés en 2015. Cette photographe franco-marocaine hors pair est décédée dans l’attentat de Ouagadougou de janvier 2016.

« Ikbal »: panneau de la photographie algérienne.

Chez les quelque cinquante artistes exposés dans huit lieux de la capitale, on ne retrouve pas ce souffle de vie auquel elle nous avait habitués.
La biennale reste riche mais difficile à définir et à cerner. Elle nous présente  les photographes du monde arabe autrement dit des artistes de toute nationalité qui se sont penchés sur le Maghreb et le Proche-Orient, pas seulement des photographes arabes. L’intérêt est cependant de confronter des regards et d’abattre certains clichés.

L’affiche de la biennale par exemple (ci-dessus) signée par l’artiste française Scarlett Coten nous montre l’homme arabe non pas en position d’affirmer une virilité quelconque mais dégageant une certaine beauté, un certain calme, une certaine douceur, portant la fleur à la main. Ce jeune garçon entre parfaitement dans le cadre de son projet sur l’homme arabe émancipé.

J’aime le travail de Xénia Nikolskaya, née à Leningrad et vivant au Caire. Dans sa série « Dust » elle sait capter les poussières de l’histoire qui recouvrent cette cité aux dix millions d’habitants. On n’y voit aucun personnage, aucun élément vivant, ce qui laisse notre pensée voyager dans les profondeurs du passé de la capitale et de l’Egypte : boiseries rongées par le temps, rideaux de velours crasseux aux couleurs passées, fauteuils majestueux mais défoncés, palais et palaces délabrés.

J’aime aussi le travail à la fois journalistique et esthétique de Michel Slomka : « Sinjar : naissance des fantômes ». En août 2014, on s’en souvient, le groupe Etat Islamique s’est lancé à la conquête du mont Sinjar, en Irak, peuplé de Yézidis. Un demi-million d’habitants qui vivaient dans les villes et villages de la région avaient réussi à s’enfuir mais plus de trois mille Yezidis sont tombés entre les mains de Daech.

Couple yezidi: Khanassor au pied du mont Sinjar (Michel Slomka)

Michel Slomka nous montre la désolation qui règne sur cette terre meurtrie. Pas de combats, pas de coups de canon. J’ai noté une seule photo d’hommes en armes. Le reste, ce sont des regards, des rencontres, des gens en pleurs ou prostrés, en état de sidération, des paysages dénudés, inquiétants. Il faudra longtemps pour refermer la blessure et apaiser les fantômes du mont Sinjar dont la présence peut se deviner à chacune de ses images.

Dans un pays, l’Arabie saoudite où les intégristes Wahabites interdisent la reproduction par l’image, il est difficile de pratiquer la photographie. Tasneem Alsultan est née aux Etats-Unis mais elle est saoudienne et nous fait découvrir la vie sociale dans les familles d’Arabie, ce qui n’est pas donné à n’importe quel observateur. A travers ses portraits et scènes de vie elle veut poser le problème des droits de l’homme au quotidien dans les différentes classes sociales de son pays et elle réussit.

Moath Alofi, né en Arabie  nous donne aussi un éclairage surprenant de cette terre d’islam. Plutôt que de nous conduire banalement sur les lieux saints de sa ville natale de Médine, il nous fait découvrir les mosquées de campagne à l’abandon autour de la cité sainte. Un sacrilège ! Là aussi il fallait oser.

Mais cette année, la biennale veut surtout cibler la Tunisie et la jeune photographie algérienne. La série « portraits cachés », sobre et discrète que nous propose Héla Ammar née à Tunis en 1969 est réalisée avec une esthétique certaine et une volonté d’affirmer les identités chez les jeunes adolescentes.

Elle est à rapprocher du travail de l’Algérienne Farida Hamak (ci-dessus) et de sa série « sur les traces », où l’on retrouve une certaine innocence et délicatesse de l’adolescence aux pays du Maghreb.

Les combats de mouton, version algérienne du combat de coqs, du photographe algérien Youcef Krache: un fait de société plus qu’un événement.

La jeunesse tunisienne est restée marquée par la révolution dite du jasmin, un terme inventé par les occidentaux (les Français surtout). Le photographe Ziad Ben Romdhane a visé juste avec sa série  » West of life. » Sa démarche est plus sociale qu’artistique avec une vision très personnelle du sud-ouest tunisien, la région minière de Gafsa où a commencé la révolte en 2010, terre de désolation, de chômage et de misère.

Ziad Ben Romdhane  » West of life. » Sud-ouest tunisien.

Il faut une bonne journée pour parcourir les expos de cette biennale. J’en retiens surtout l’aspect social de cette photographie du monde arabe, beaucoup plus que l’aspect créatif pas toujours réussi. Mais la démarche des auteurs et des artistes nous fait pénétrer un peu plus avant dans les méandres et les mystères de ces sociétés du Maghreb et du Proche-Orient que nous avons encore tant de mal à percer.
Philippe Rochot

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