Vladimir Poutine vu par Oliver Stone : faut-il s’en indigner ? Philippe Rochot.

L’interview du maître du Kremlin par Oliver Stone, diffusée sur France 3, déclenche un tir de barrage des internautes et la colère des éditorialistes des « médias traditionnels ». Elle montre pourtant l’état d’esprit du maître du Kremlin et au delà, celui de la Russie actuelle…
« Il n’est pas l’homme que vous croyez » se répand Oliver Stone dans les médias français pour justifier ses quatre heures d’interview et vanter les mérites de son nouvel ami, Vladimir Poutine.

Poutine Komandir courtesy showtime

Stone et Poutine, le temps d’une pause. Photo: Komandir courtesy Show Time)

La démarche du réalisateur de « Platoon », de « JFK » ou de « Snowden » n’est pas celle d’un journaliste ordinaire car quel rédacteur de journal pourrait obtenir douze rencontres étalées sur seize mois avec un chef d’Etat comme Vladimir Poutine ?
Oliver Stone justifie d’emblée sa méthode: « Poutine n’aurait pas continué ces entretiens si j’avais adopté la routine des journalistes occidentaux qui veulent affirmer leur virilité en étant trop durs dans leurs questions. » Et en effet la conversation est plutôt tranquille, aimable, bon enfant, sans contradictions comme s’il s’agissait de deux copains de classe qui se retrouvent après trente ans de séparation. Le réalisateur affiche une complicité et une sympathie évidentes pour le maître du Kremlin à qui il passe régulièrement la main dans le dos, le tient par l’épaule pour une pose photo et s’inquiète de la santé de ses enfants…
« Si Vladimir Poutine est le plus grand ennemi des États-Unis, alors nous devons au moins essayer de le comprendre ! » Voilà pourquoi Oliver Stone laisse parler le maître du Kremlin, le met à l’aise et l’accompagne dans tous ses lieux de vie : son bureau, son écurie, sa gym du matin, ses séances de judo, sa piscine, ses matchs de hockey sur glace où il confie qu’il a appris à patiner à l’âge de 60 ans. On voit même Poutine au volant de sa voiture conduire Oliver Stone du Kremlin à son domicile, à vingt minutes de là.
Sur le fond du sujet le président russe peut surprendre par sa maîtrise des chiffres. 17 ans au pouvoir l’ont rompu aux mécanismes de l’économie. Il cite des données que ni son interlocuteur, ni nous-mêmes ne pouvons vérifier. Poutine sait qu’il ne sera pas contredit.
Mais à travers cet entretien de complaisance, on perçoit mieux ce sentiment d’encerclement, de menace américaine, de paranoïa entretenue, justifiée ou non qui est aussi celui des Russes et qui dicte la politique du Kremlin. Poutine aime en jouer quand il annonce que le budget de la défense russe est de 40 milliards de dollars alors que celui des Etats-Unis dépasse les 400 milliards : dix fois plus.
Il paraît sincère et convaincu quand il répète que les Américains ont toujours encouragé le terrorisme dirigé contre la Russie, que ce soit lors de l’occupation de l’Afghanistan dans les années 1980 ou de la guerre en Tchétchénie. Mais à chaque fois dit-il, Washington a perdu la maîtrise des événements.

Poutine avec S Stalone
Poutine confie modestement que les services de renseignements russes, dont il est le pur produit en tant qu’ancien du KGB, ne font pas le poids face à la NSA (agence de sécurité américaine). Il dénonce l’attitude des occidentaux qui, après l’éclatement de l’empire soviétique, avaient promis que l’OTAN ne dépasserait pas les frontières de l’ancienne URSS. Or l’organisation a intégré la Pologne, la Hongrie, les pays baltes et la Bulgarie. On parlait même d’intégrer la Russie mais nous dit Poutine : « l’OTAN avait besoin d’un ennemi et cet ennemi ne pouvait être que la Russie ».
« La promesse de s’arrêter aux frontières de l’Europe de l’est était une promesse orale faite par l’OTAN. Il fallait un accord écrit. Il faut toujours un accord écrit » dit Poutine qui en profite pour dénoncer la politique du créateur de la Glasnost et de la Perestroïka. Le mépris du maître du Kremlin pour la gouvernance Gorbatchev qui a conduit à l’effondrement de l’URSS est à peine voilé. Il n’a pas voulu le saluer lors des cérémonies grandioses du 1er mai dernier.
Devant un Oliver Stone séduit et anesthésié par la personnalité et l’apparente simplicité de son interlocuteur, Poutine refait l’histoire et nous apprend par exemple que ce ne sont pas les Soviétiques, à l’initiative de Nikita Khrouchtchev, qui ont déclenché la crise des missiles de Cuba en 1962 mais les Américains eux-mêmes en installant des rampes de lancement en Turquie…
Poutine ne cache pas de son côté son admiration pour Oliver Stone et du coup se lâche carrément. Quand le réalisateur contre toute attente aborde le problème de l’homosexualité dans l’armée russe, Poutine révèle son sentiment véritable doté d’un certain mépris : « Je ne prendrais pas une douche dans un sous-marin avec un homosexuel ! » Il justifie ainsi la méfiance des Russes vis-à-vis de l’homosexualité : « Les mariages homosexuels ne produisent pas d’enfants et notre taux de fécondité est assez préoccupant… »

Poutine dans sa voiture avec Stone

Poutine au volant, conduisant Oliver Stone vers son domicile. (Photo: Komandir courtesy Show Time.)

Ce nouveau « petit père des peuples » montre parfois un sens de l’humour qu’on ne lui connaissait pas : « Le peuple russe s’est battu jusqu’à la dernière goutte de sang mais pas jusqu’au dernier kopeck… » Parlant de la liberté de la presse : « oui elle existe dit Poutine car il y a tellement de médias et de chaines de télévision en Russie qu’il est impossible de tout contrôler ».
On voit que Poutine n’a guère rencontré de contradictions face à son interlocuteur. De même, Oliver Stone n’en a rencontré aucune face à son interlocutrice dans le journal de 20h de France 2. C’est donc dans cet esprit qu’il faut voir ces fameuses « conversations avec M. Poutine » qui auraient pu s’intituler aussi « carte blanche à Vladimir Poutine. »
Philippe Rochot

Une réflexion sur “Vladimir Poutine vu par Oliver Stone : faut-il s’en indigner ? Philippe Rochot.

  1. J’ai regardé, et je me suis vite lassée. Tout homme d’Etat cherche à faire sa com, et les plans en contrepoint faisaient réfléchir sur l’URSS, la Russie, le pouvoir, les contrepouvoirs, la liberté de la Presse. En réalité j’ai songé à Anna Politkovskaïa assassinée lâchement, à l’opposant Boris Nemtsov tiré comme un lapin, à l’oligarchie soviétique muée en lobbies russes. J’ai songé à l’histoire, aux tsars, à Raspoutine, à la révolution. Car Poutine est pour moi un Staline policé. Cela m’a donné envie de relire Boulgakov : le Maître et Marguerite, les oeufs fatidiques, coeur de chien. Bref, j’avais la liberté d’étudier le regard, les expressions d’un chef d’Etat. Sur l’échiquier : deux rois, Poutine et Trump et plein de petits pions médiatiques. En vrai, je n’avais pas l’impression que j’allais apprendre quelque chose de positif. Mais pour les Américains, sans doute cela peut « dédiaboliser » l’ennemi qui est en quelque sorte le reflet de Trump : deux hommes à qui on a donné le pouvoir plutôt que de le prêter!

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