Algérie. Procès Bouras : médias et journalistes face au pouvoir…Philippe Rochot.

Me Noureddine Ahmine, avocat et Yasmine Kacha (représentante de Reporters Sans Frontières en Afrique du Nord)

Quand on demande à maître Noureddine Ahmine, membre de la « Ligue algérienne des droits de l’homme » s’il est inquiété pour avoir choisi de défendre un journaliste emprisonné, il balaie la question d’un revers de la main et préfère évoquer le sort de son client : Hassan Bouras, envoyé derrière les barreaux pour avoir publié une série d’entretiens avec des habitants de la wilaya d’El Bayadh (à l’ouest d’Alger) où de hauts responsables de l’appareil sécuritaire et judiciaire de la ville sont mis en cause, soupçonnés par les citoyens d’avoir reçu des dessous de table et fait incarcérer des innocents sous de fausses accusations.
Le procès en appel de Hassan Bourras, condamné à un an de prison pour « outrage à auxiliaire de justice et agents de la force publique » a évolué vers une peine de six mois avec sursis et le journaliste sera libéré le 17 janvier 2017.

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Hassan Bouras (tsa-algérie.com et Rsf.org)

Un autre cas de journaliste en détention est venu empoisonner le climat qui pèse sur les médias algériens : le décès de Mohamed Tamalt, correspondant à Londres du journal El Khabar, mort en prison le 11 décembre dernier. Il avait écopé de deux années d’emprisonnement pour    « outrage à corps constitués et atteinte à la personne du président » suite à des propos provocateurs diffusés sur les réseaux sociaux, sur son blog et son journal en ligne. Mohamet Tamalt (qui possède aussi la nationalité britannique) avait entamé une longue grève de la faim pour se faire entendre. Nul ne sait si cette épreuve qu’il s’est imposée a pu à elle seule justifier son décès mais les soupçons se sont rapidement installés.

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Mohamed Tamalt (capture écran RSF.org)
Des « journalistes-citoyens », des blogueurs qui critiquent, dérangent et bousculent le pouvoir algérien sur les réseaux sociaux en pensant qu’ils ont toute liberté pour le faire, sont également traqués et poursuivis sur la base du code pénal. Le régime fait ainsi clairement connaître les limites à ne pas franchir sur le « net » qu’il surveille attentivement. La remarque pourrait d’ailleurs s’appliquer à tout autre pays où les simples citoyens pensent qu’ils peuvent impunément critiquer les régimes en place puisque les réseaux sociaux les y invitent : « exprimez-vous ! » dit le site Facebook…

« La main invisible du pouvoir sur les médias. »
L’association « Reporters sans frontières » présentait dernièrement un dossier sur l’Algérie, sa presse, ses réseaux sociaux, le sort de ses journalistes avec en titre : « La main invisible du pouvoir sur les médias ». La militante Yasmine Kacha, représentante de « Reporters sans Frontières » pour l’ Afrique du nord, a largement documenté ce dossier. D’origine algérienne, elle se rend régulièrement à Alger pour y plaider la cause des journalistes arrêtés ou menacés et il faut saluer son engagement.
Le rapport de RSF estime que la situation des médias en Algérie s’est aggravée depuis 2014 et que les pratiques autoritaires sont devenues une habitude. Le champ audiovisuel s’est officiellement ouvert dans la foulée des printemps arabes et l’on compte une soixantaine de chaines de télévision privées « offshore » avec des opérateurs basés à l’étranger. Mais cinq seulement ont pu ouvrir un bureau à Alger. Ces restrictions n’empêchent pas les hommes d’affaire de s’intéresser de plus en plus aux médias et en particulier aux télévisions pour y servir des intérêts pas toujours en accord avec la déontologie des journalistes… Il serait déplacé de montrer l’Algérie du doigt pour y dénoncer le poids des hommes d’affaire sur les médias alors que la France affronte un problème semblable dans une proportion certes différente mais la réalité est bien là.

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Le siège de Reporters sans Frontières à Paris. (c) P. Rochot)
Côté presse écrite, 150 quotidiens sortent chaque jour en Algérie. Leur ligne éditoriale est plutôt docile, afin de ne pas heurter le pouvoir qui peut faire pression sur les annonceurs. Le marché publicitaire algérien brasse en effet chaque année des sommes qui tournent autour des 200 à 300 millions de dollars .
« Prendre les armes contre le peuple » !
Les sujets tabous restent les mêmes dans la presse algérienne : la santé du président, les avoirs des dirigeants à l’étranger, la corruption. Toute dérive est sanctionnée par un recours systématique au code pénal sous des accusations telles que « outrage au corps constitué, excitation des citoyens contre l’autorité de l’état et incitation à prendre les armes contre le peuple ».
Les groupes El Khabar (225 000 ex par jour) ou El watan (125 000 par jour) qui ont eu le tort de se montrer sceptiques face à un 4ème mandat du président Bouteflika en payent encore le prix. El Khabar aurait selon RSF,  perdu 50% de ses recettes publicitaires.
L’illustre journaliste Omar Belhouchet, prix international pour la liberté de la presse et directeur du journal « El Watan » qui a échappé par deux fois à une tentative d’assassinat des islamistes dans les années 1990 estime que « sous couvert de pluralisme, des fonds occultes sont en train de s’emparer peu à peu des médias ».
La presse algérienne est donc tenue en respect. Le contexte économique, politique et international ne devrait guère apporter de changement. Les conséquences du choc pétrolier de 2015 mettront du temps à s’atténuer, la santé du président de la République ne permet d’envisager aucune réforme radicale qui pourrait satisfaire la jeunesse et l’Algérie doit elle aussi faire face à un danger djihadiste .
Une note d’espoir apparaît pourtant : « Radio M, la petite radio du grand Maghreb », une web-radio qui a monté un café presse politique où s’exprime la diversité des opinions. Elle rencontre un succès encourageant, mais sa portée est pour l’heure limitée.
Philippe Rochot

* Sur le site de RSF, pétition en ligne:

https://rsf.org/fr/ensemble-demandons-la-liberation-du-journaliste-algerien-hassan-bouras

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