Un Brexit auquel on pensait échapper, un Donald Trump qui aurait dû être battu aux présidentielles américaines, un Fillon qu’on voyait balayé dès le premier tour de la primaire, un chef d’Etat que l’on donnait candidat à sa succession… Les arguments ne manquent pas pour dire que les médias n’ont pas senti le vent de l’histoire et se sont une nouvelle fois fourvoyés. Alors ? Journalistes déconnectés, coupés du réel, séparés de la France profonde et ignorants de la situation internationale ?
Rappelons que les journalistes n’organisent pas les sondages et se contentent d’en livrer le résultat aux lecteurs et donc aux électeurs… Il faut aussi s’interroger sur l’attitude de l’électorat. Voter en contradiction des pronostics avancés ou déclarer le contraire de ce qu’on va voter quand on est interrogé par un institut de sondage est un sport national bien connu.

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Le débat Fillon-Juppé du 24 novembre 2016 sur Tf1-France2: huit millions de téléspectateurs. (Photo FranceTv-info)

Les auditeurs se plaignent de la pauvreté des débats télévisés et des questions piètres des journalistes. Huit millions de téléspectateurs ont pourtant regardé le duel Juppé-Fillon au second tour des primaires. Ils auraient dit-on préféré voir les invités en position d’accusés, montrés du doigt comme dans un procès. Car dans l’opinion un homme politique est d’emblée suspect. S’il est invité à parler c’est qu’il a ses entrées à la télé ou à la radio et que les médias sont complices.


Dans les critiques faites aux journalistes, le mot « connivence » revient souvent : connivence avec les politiques, connivence avec les milieux d’affaire, d’argent, du sport… On peut trouver à coup sûr des journalistes qui baignent dans ces petits mondes, qui ont leurs entrées, leurs infos et sont remerciés d’une façon ou d’une autre pour leurs écrits mais la grande majorité des journalistes sait garder ses distances. Contact, dialogue, entretien, écoute ne veulent pas forcément dire connivence. On peut serrer la main d’un dirigeant politique, d’un élu, d’un ministre, d’un patron, d’un chef de guerre sans pour autant être complice. On peut aussi saluer un opposant, un rebelle, un dissident, voire même dialoguer avec un terroriste, un repris de justice, sans être pour autant soupçonné de connivence. La base du journalisme c’est l’ouverture, l’échange. Parler avec l’autre et l’écouter, c’est avant tout faire son métier. Au journaliste ensuite de savoir fixer les limites.

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Elise Lucet, rédactrice en chef des magazines « Envoyé spécial » et « cash investigation » sur France2 veut pousser plus loin le journalisme d’investigation. (PR)

Depuis une bonne décennie, les médias français se sont lancés dans le journalisme d’investigation. Il faut s’en féliciter car pareille démarche était jusque-là l’apanage des anglo-saxons. Médiapart aura pleinement réussi sa mission en levant le lièvre qu’a été l’affaire Cahuzac. L’opinion attend donc que les « dossiers » sortent au grand jour et que des personnages politiques, du gouvernement ou du monde de la finance soient dénoncés. Mais il faut des preuves solides. Le journaliste ne saurait se substituer au juge ou au policier et le monde des affaires sait se défendre. On le voit avec le groupe Bolloré qui réclame pas moins de 50 millions d’euros à France 2 pour avoir rediffusé un « Complément d’enquête » consacré à son patron. Et Vincent Bolloré de dénoncer « une volonté avérée de nuire » à travers une émission « totalement à charge ». Pour cela le journaliste doit guetter les manœuvres du pouvoir politique qui veut créer de plus en plus de lois pour encadrer la presse et se méfier des agissements d’un CSA qui souhaite « veiller sur l’information » alors que ça n’est pas son rôle.

001b-diffusion-gaza-bn-signeLes paraboles des chaines d’info lors d’une manifestation de soutien à Gaza: « d’abord montrer qu’on a quelqu’un sur place »…Juillet 2014.  (PR)

Dans le procès fait aux médias, les chaines d’information sont en première ligne. LCI, Itélé, Bfm, France24, FranceInfo, cinq chaines aux maigres budgets qui n’ont pas les moyens de leurs ambitions: information moulinée, images écrasées par le commentaire ou le « plateau », experts qui n’en sont pas toujours et doivent tirer la leçon d’un événement avant même qu’on en connaisse les tenants et les aboutissants, envoyés spéciaux qui n’ont pas le temps de s’informer car il faut intervenir à chaque demi-heure et reçoivent finalement leurs informations de la rédaction centrale… Itélé nous a pourtant donné une belle leçon de dignité dans son combat pour l’indépendance éditoriale et le respect de la déontologie face à la puissance du groupe Bolloré. Cela ne changera pas forcément la donne. Car aujourd’hui les journalistes affrontent le défi des puissants: Vincent Bolloré, Patrick Drahi, Arnaud Lagardère, Xavier Niel etc. La partie de bras de fer ne fait que commencer.

Dans cette tourmente de l’information, les chaines traditionnelles jouent la continuité en conservant la « grand-messe du 20 heures » mais n’y traitent plus guère de l’actualité sauf pour l’essentiel ou en cas de coup dur, partant à tort du principe que les gens ont pu être informés dans la journée grâce aux applis des smartphones… Les JT relookés s’attaquent donc aux faits de société comme la consommation, la vie pratique, les voyages exotiques et présentent parfois des sujets insolites pour aérer le journal. On aime aussi les plateaux-studio chargés de chiffres et de courbes qui se veulent didactiques.

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Manifestation contre la loi travail: juin 2016. (PR)

Dans les rédactions, le mot d’ordre est resté le même : « être proche des gens ». D’où le développement constant du micro-trottoir qui apparaît dans chaque sujet et fait souvent l’objet d’un reportage en soi. La caméra suit le journaliste qui va « à la rencontre des autres », se voulant proche du peuple, à l’écoute de l’opinion, mais souvent pour recueillir des propos anodins, banals, d’une grande platitude. Pareille démarche porte un nom : le «journalisme incarné » qui consiste à se mettre dans la peau des gens, à leur niveau. C’est une forme de populisme qui envahit le petit écran.
Ces Journaux Télévisés sont élaborés dans un cadre très strict, par des responsables montrés récemment du doigt dans un rapport interne à France Télévision.
On ne peut guère parler de censure à la télé comme certains se plaisent à le faire mais il existe bien un « formatage » imposé des journaux et magazines télévisés. Sous prétexte de « ligne éditoriale », le reportage réalisé doit correspondre aux idées préconçues des rédacteurs en chef. Avant même la réalisation du sujet on sait déjà ce que doivent dire les personnes rencontrées: grave !… Les journalistes doivent donc se battre au quotidien pour imposer leur vue, leur regard sur les événements, qui est le vrai regard car il est celui du témoin direct.

maison-de-la-radio-avril-2015-signeMaison de la radio Paris: 2015.

Le traitement de l’actualité par la dérision est devenu de même un élément nuisible à la connaissance des événements. Les bons mots des amuseurs publics sont à présent inclus dans les tranches d’information, créant ainsi la confusion auprès du téléspectateur. Il est devenu plus facile d’animer une émission-critique consacrée aux médias du style « Morandini Live» ou « arrêt sur images » que d’aller soi-même couvrir l’événement. L’émission de géopolitique « un œil sur la planète » survit difficilement alors que Laurent Ruquier avec « on n’est pas couché » se taille la meilleure tranche du samedi soir.

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Les médias, cible N°1 des casseurs après les policiers… Paris juin 2016.

Malgré tous ces obstacles et au-delà des pamphlets de ceux ou celles qui règlent leur compte avec leur rédaction, il y a en France un journalisme de qualité qui parvient à se maintenir. J’en veux pour preuve les reportages écrits ou télévisés présentés dans les différents prix qui existent en France : Albert Londres, Bayeux, Visa, Figra etc… Les sujets récompensés nous montrent la motivation profonde de ceux qui vont chercher l’information là où elle se trouve et remettent à leur place les esprits forts qui tirent à boulets rouges sur les médias via les réseaux sociaux.

(à suivre)
Philippe Rochot

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