Henri de Turenne, « gentleman reporter ». (collection privée, diffusion Scam)

————–
Bel hommage que celui rendu à Henri de Turenne à la Société des auteurs multimédia (Scam) avec projection des « Grandes batailles » de l’histoire comme celle de l’Atlantique ou celle de Normandie. Son documentaire sur l’année 1968 (les enfants de Marx et de Coca Cola, extraits de la série « c’était hier ») permet de mesurer l’impact d’une année charnière qui vit les débuts de la révolution culturelle en Chine, le mai 68 français et le printemps de Prague.
Avec son « Vietnam, perle de l’empire », l’homme n’hésite pas à dénoncer les excès du colonialisme français en Indochine. Dans tous ces documentaires, on retrouve un Turenne à la voix ferme, au ton dynamique, au style incisif, aux phrases courtes, « collant à l’image » comme il aimait le faire, un style qui préfigure déjà ce que seront les commentaires des années 2000 à la télé. Henri de Turenne, Prix Albet Londres en 1951 pour ses reportages sur la guerre de Corée parus dans le Figaro, savait aussi pratiquer l’autodérision et nous décrire comment travaillaient les journalistes sur pareil conflit. Je retiens quelques phrases habilement teintées de son ironie discrète:
« Quand je suis arrivé en Corée, je ne savais même pas où c’était sur la carte ». Et d’ajouter:
« Sur les 271 envoyés spéciaux qui se trouvaient au Japon, une soixantaine seulement devait se rendre en Corée. Les autres affirmaient qu’un certain recul était indispensable pour avoir une juste appréciation d’ensemble de la situation… » (Pusan 15 août 1950).

Hen de turenne le figaro.fr
Henri de Turenne racontait en attendant l’autorisation de monter sur le front nord: « Nous eûmes le temps de nous compter et presque de constituer une association des anciens élèves du lycée Janson-de-Sailly dans ce coin perdu du monde.  »


A propos de Marguerite Higgins, envoyée spéciale du New York Herald Tribune qui « semait la tempête et la jalousie sur son passage », il écrit : « Elle était la seule femme du groupe d’envoyés spéciaux sur cette guerre. Elle se promenait toujours en jeep alors que nous devions faire de l’auto-stop. Quand des correspondants bivouaquaient avec une unité américaine, sans pain ni eau depuis 24 heures, une nuée d’officiers d’Etat-major empressés entouraient Mlle Higgins qui était immédiatement invitée à la table du général. »
A propos des douze journalistes tués en trois mois dans cette guerre de Corée il écrit: « Partis à la recherche d’un front qui n’existait pas, Ernie Peeler et Ray Richards, ont été retrouvés dans le fossé de la route. L’un avait un trou du côté du cœur et avait déployé trop tard, un pansement sur ses genoux, l’autre gisait, la figure dans la boue, une tache rouge dans ses cheveux gris. »

henri-de-turenne-articl-coree-prix-albert-londres-1951
Evoquant le comportement d’un journaliste surnommé Rozie, Henri de Turenne écrit: « il était moitié juif, moitié nègre, photographe, pianiste, guitariste, chanteur. Dans chaque village de Corée il libérait l’harmonium de la mission protestante locale et jouait des blues pendant toute la nuit à la lumière d’une lampe de poche. »
« Mon père a fait les deux guerres; moi je suis arrivé trop tard » disait Turenne avec une pointe de regret. Cette réflexion explique sans doute qu’il ait voulu remonter le temps mais avec un regard neuf et surtout des images, celles de la télévision tournées en 35mm qui alimenteront ses « Grandes batailles ». La qualité de la prise de vue, du cadrage, de la composition surprend, celle du son aussi.

Henri de Turenne (photo alain Louyot) 2014
Henri de Turenne: 2014. (Photo Alain Louyot)

Henri de Turenne parlait un « langage image » percutant, imparable. Je retiens des portraits comme celui qu’il dresse des dirigeants du Parti Communiste français du temps du Front Populaire: « Maurice Thorez c’était la faucille et Jacques Duclos le marteau »…
Sur la deuxième guerre mondiale et la victoire des alliés: « Si on avait perdu, on aurait été jugés comme criminels de guerre »…

 

Ses remarques sur l’état d’esprit de la jeunesse française après la libération sont éclairantes: « on était tous de gauche: il y avait 30% de communistes, 30% de socialistes, 30% de chrétiens » …
Henri de Turenne affirmait qu’il n’aurait jamais voulu écrire ses mémoires mais les témoignages qu’il nous laisse, les reportages, les textes, les commentaires sur des images d’histoire sont bien une forme de mémoire qui couvre le siècle passé.

Philippe Rochot