C’est devenu une rengaine : l’opinion n’est guère satisfaite de la couverture médiatique des attentats en France. Comme il est difficile d’expliquer ce sentiment par le simple « syndrome du messager » qui consiste à rendre responsable le porteur de mauvaises nouvelles, l’université « Paris 2 » sous la direction du sociologue des médias Jean-Marie Charon organisait ce mardi 20 septembre un colloque sur le thème : « le traitement médiatique de l’attentat du 14 juillet à Nice ».

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Un mot d’ordre: ne pas montrer les corps, sauf s’ils sont recouverts: « pas de sang, pas de cadavres… ». (Photo du site l’express.fr)

 

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Le pare-brise criblé de balles du camion fou. Les impacts étant situés sur la gauche, les « théoriciens du complot » ont fait circuler l’information qu’il y avait deux personnes à l’intérieur alors qu’en fait le terroriste s’était couché sur le fauteuil pour échapper aux balles.

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Notre ligne de conduite c’était « pas de sang, pas de cadavres » aussi bien à l’image que dans les récits. Il fallait aussi ne pas tomber dans le piège de ce Mohamed Bouhlel, un pseudonyme utilisé par un internaute qui se faisait passer pour le terroriste et mettait régulièrement des annonces sur les réseaux sociaux.

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Mohamed Lahouaiej Bouhlel, auteur de l’attentat. Fallait-il montrer sa photo et donner son nom au risque d’être accusé de mettre le terroriste en valeur ?

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Grégoire Lemarchand de l’Agence France Presse se dit fier de n’avoir posté aucune vidéo de l’attentat sur le service international. Si des journaux ou des sites à l’étranger veulent des vidéos, ils n’ont qu’à les prendre sur la Toile. Volonté de l’agence de se démarquer de ce trafic d’images mais surtout d’apporter sa propre information et son propre traitement de l’événement : « pas de sang, pas de cadavres ». Remarque : cette attitude ne vaut que pour le territoire national. On n’oublie pas que l’AFP a décroché un prix Pulitzer pour la photo d’une fillette afghane, hurlant sa douleur devant le corps de ses parents déchiquetés dans un attentat-suicide à Kaboul. Pareille scène en France ne pourrait être publiée dans les médias : protection des enfants, droit à l’image etc…

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Attentat à Kaboul: prix Pulitzer Afp de Massoud Hosseini. Pareille image d’un attentat en France ne serait jamais publiée..

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Pour Anne Keller du « gratuit » « 20 minutes », l’une des tâches était d’abord d’empêcher les programmations automatiques sur le site du journal qui auraient été en porte à faux complet avec la tragédie qui se jouait à Nice. Filtrer aussi les commentaires des internautes : 20 000 commentaires par jour. En fait le journal fait appel à une société privée pour jouer les modérateurs…Gérer aussi la page Facebook, empêcher les vidéos « trash » de se glisser sur le site.

Radio Canada à travers son correspondant Sylvain Déjardin, affiche de son côté une attitude plus réservée sur le traitement des attentats. Ce média qui rédige régulièrement des codes de conduite et des chartes déontologiques se demande même s’il faut parler autant de ce fléau. La rédaction a compté 60 000 attentats dans le monde entre 1970 et 2012…Elle estime que les reportages et les récits dans la presse ont entraîné une multiplication des actes terroristes. Dans cet esprit, Radio Canada a même décidé de ne plus parler des suicides dans le métro.

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Mémorial dédié aux victimes de Nice. Plusieurs médias ont consacré des pages entières à ces anonymes disparus dans l’attentat.(leparisien.fr)

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Le sociologue des médias Nicolas Van der Bist balaie d’un revers de la main l’idée acquise que l’opinion ne fait plus confiance aux médias. Au contraire dit-il : « quand les gens voient quelque chose ils n’envoient pas l’image ou l’information à la police mais aux rédactions des télés ou des journaux. Une relation de confiance s’est établie, mais ils attendent aussi un retour, qu’on leur donne précisions et explications sur les événements qui se déroulent».
Les journalistes qui ont dû faire le tri des images d’horreur estiment avoir vécu des moments plus durs que ceux qui étaient sur le terrain. Mais cette sélection des photos fournies par les réseaux sociaux était nécessaire. « Si on met des images trop fortes ou trop dures, on se fait insulter dit Grégoire Lemarchand de l’AFP. Pareil si l’on montre des victimes en France de la même façon qu’on montre les victimes sur la guerre en Syrie ». En clair il faut montrer une guerre aseptisée, floutée, suggérée, quand elle se déroule dans l’hexagone mais on est plus libre quand elle se déroule à l’étranger.
Pour les médias la couverture de l’attentat de Nice a représenté un tournant. Pour la première fois des équipes de tournage composées de reporters arabes comme celles de France24 ont été agressées, insultées.

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C’est aussi un tournant car on s’interroge sur ce qu’il faut diffuser comme images pour ne pas faire le jeu du terrorisme et respecter les victimes. Le Journal du matin de France2 est montré du doigt pour avoir fait parler un homme qui veillait le corps de son épouse sur la promenade des Anglais. On ne recueille pas le témoignage d’un homme en pareille détresse. De même un corps doit être recouvert pour qu’on en montre l’image. De fortes pressions sont exercées sur les médias pour qu’ils ne publient aucune photo de victimes, morts ou blessés à l’image des attentats du 11 septembre 2001. Le CSA et les militaires défendent cette théorie ; elle risque cependant de faire perdre à l’événement toute sa portée émotionnelle et donc son impact dans l’opinion. « Reportages pour mémoire » n’y est pas favorable.
Philippe Rochot

– A lire aussi: Droit à l’image: le cas des victimes du Bataclan, de Me Joëlle Verbrugee: https://www.29biseditions.com/home/5-droit-a-limage-et-victime-du-bataclan-pour-bien-comprendre.html