(Henri de Turenne: 2014. Photo Alain Louyot.)

Bien peu de journalistes peuvent aujourd’hui prétendre avoir été témoins de cette guerre de Corée qui fit plus de 2 millions de morts. Henri de Turenne fait partie de ceux là. Il a même vu tomber sur le front coréen une vingtaine de ses confrères. Son témoignage lui valut le prestigieux Prix Albert Londres en 1951 pour un reportage publié dans la Figaro, alors qu’il était envoyé sur cette péninsule déchirée, par l’Agence France Presse.

Hen de turenne le figaro.fr

Henri de Turenne avait commencé sa carrière dans la presse écrite mais rapidement constaté que la télévision allait devancer les médias traditionnels: « Pour moi la télévision, c’était atteindre le plus grand nombre, mieux informer les gens pour les rendre plus tolérants. On se sentait vraiment une vocation, un peu comme des profs » aimait-il dire. C’est donc la télé qui permettra à Henri de Turenne de nous livrer ses témoignages de journaliste sur le monde en guerre, de l’Indochine à l’Afrique.

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J’ai côtoyé ce témoin de son temps à l’occasion des délibérations du jury Albert Londres. Il ne parlait pas fort; on sentait l’homme fatigué mais l’esprit toujours vif. L’assemblée se taisait quand il commençait à porter un jugement sur un reportage. A ceux qui estimaient qu’à plus de 90 ans un journaliste n’avait plus sa place dans un jury, il était facile de répondre que son opinion sur les reportages apportait au contraire un regard différent, jamais conformiste, toujours détaché du formatage qui menace plus que jamais le traitement des grands sujets d’actualité.

On doit à Henri de Turenne la création du prix audiovisuel au sein du prix Albert Londres en 1985, (un prix qui fut attribué à Christophe de Ponfilly pour ses reportages sur l’Afghanistan.)

A l’heure où les médias sont plus que jamais exposés à la critique et aux positions complotistes, il est réconfortant de nous rappeler ce que fut la carrière d’Henri de Turenne. Il n’a jamais voulu dit-on écrire ses mémoires, préférant survoler son passé comme s’il n’avait pas d’importance, afin de privilégier celui des autres.

En 2013, il avait fallu le convaincre de nous présenter ses reportages sur la guerre d’Indochine. Il n’en voyait pas la nécessité: trop effacé, trop modeste. C’est pourtant sur les conflits du monde qu’il nous apporte les témoignages les plus précieux. Il faut bien sûr citer « les grandes batailles du passé, série d’émissions historiques réalisées avec Daniel Costelle, qui resteront gravées dans nos mémoires.

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Cette passion des conflits du monde fut elle un héritage de ce père courageux, Arnaud de Turenne, pilote de l’armée de l’air qui s’illustra durant la première guerre mondiale ou le simple besoin de nous informer sur la détresse des hommes ? Il voulait disait-il « expliquer leur passé aux Français » comme il l’a confié à Anne Chaon de la société des auteurs multimédias (SCAM) en ajoutant ceci: « Mon père a fait les deux guerres, moi je suis arrivé trop tard. Il s’est engagé, jeune homme, mais c’est Hitlerqui est arrivé trop vite ».

Turenne avait réussi contre toute attente à réaliser une interview avec le pilote qui a largué la bombe atomique sur Hiroshima. Mais le scoop n’était pas sa vocation. Il préférait le témoignage en profondeur.

Le reporter et écrivain-voyageur Olivier Weber se rappelle de son humour, « un humour malicieux malgré une déconvenue lorsqu’il couvrait de violentes manifestations à Djibouti entre les forces gouvernementales et l’opposition et qu’il lui fallait « faire court » en raison des pages du tiercé dont le résultat n’allait pas tarder à tomber, à 6000 km de là.  »

La présidente du Prix Albert Londres Annick Cojean redoutait cette nouvelle qui endeuille aujourd’hui le monde du reportage: « Il aurait eu 95 ans en novembre prochain dit-elle. Son pas s’était ralenti, son dos un peu courbé, et les rides avaient creusé un peu plus son beau visage au cours des derniers mois… Il était fougueux, impétueux, enflammé. Il n’aimait rien tant que l’audace en matière de journalisme, en écriture, en attitude, en choix de sujets. Il détestait les conventions, le formatage et tout ce qui pouvait brimer la liberté, l’imagination, l’innovation et… l’aventure. »

Jean-Claude Guillebaud, président du prix Bayeux des correspondants de guerre nous écrit:  » c’était le plus jeune d’entre nous, le plus courtois, le plus perspicace. Il avait commencé sa carrière, m’avait-il raconté, comme correspondant de presse à Berlin, juste après la capitulation du Reich. Dans Berlin en ruine, il restait cent mille cadavres sous les décombres. »

Que vont retenir les médias de la disparition d’Henri de Turenne? Sur les réseaux sociaux, ce nom signifie t-il encore quelque chose ? Sans doute faut-il retenir le bref message de Jean-Paul Mari, grand reporter qui nous livre le mot de la fin: « Vivant il était une référence, mort il le restera ».

Philippe Rochot