Aux frontières de Daech: faut-il voir le « Peshmerga » de BHL ? Philippe Rochot

Il faut souvent se pincer fort pour aller voir un film de Bernard-Henri Lévy : le ton, le discours politique et idéologique, la mise en valeur de l’écrivain-philosophe, la leçon de morale, l’idéalisation de personnages pas forcément recommandables ont quelque chose d’agaçant. BHL irrite le monde des médias. Et pourtant les télés, les radios, les sites internet l’invitent à s’exprimer sans guère le contredire. Son film a même été projeté à Cannes contrairement à d’autres docu-reportages qui l’auraient pourtant mérité. J’ai donc fait le pas et j’ai vu « Peshmerga ».

BHL twitter tournage
Le combattant kurde parait un peu « amok ». Il grimpe la colline vers une position militaire dans une course folle à perdre haleine et n’écoute pas son camarade qui lui dit de redescendre. Dans les secondes qui suivent il est touché par l’explosion d’une mine ou d’un obus de mortier. Ainsi commence « Peshmerga ». La séquence n’a pas été tournée par l’équipe de Bernard-Henri Lévy mais c’est elle qui lui a donné l’idée du film, un reportage documentaire qui apparait plus comme une ode au peuple kurde et à sa résistance que comme un hommage à telle ou telle fraction.

Kurdes 1974 frontiere Irak Iran (Copier)

Kurdes de la région d’Erbil. 1974. (c) Philippe Rochot.

L’auteur de « Bosna » est cette fois fasciné par ces kurdes à qui l’on a refusé la création d’un Etat indépendant malgré les promesses inscrites dans le traité de Sèvres de 1920. Quarante millions de Kurdes vivent ainsi écartelés entre Irak, Syrie, Turquie, rassemblant à eux seuls plusieurs religions, de l’islam au zoroastrisme en passant par le christianisme et le judaïsme.
BHL réussit même à prouver que la dynastie Barzani qui dirige une partie du mouvement kurde depuis plusieurs décennies, compte aussi des chrétiens et des juifs dont la plupart sont installés en Israël et gardent contact avec le pays.


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Frontière Irak-Iran 1980. (c) Philippe Rochot.

« Peshmerga » dont le tournage s’est étalé sur six mois est l’occasion de rencontres inattendues avec des personnages comme la Madonna des Kurdes, Elly Luv, une rouquine pulpeuse aux cheveux teintés et à la poitrine généreuse qui chante la gloire des femmes combattantes. (https://twitter.com/lemondedekaro/status/611926498463870976)
On y croise aussi le père Najeeb qui sauva les manuscrits de Karakoch juste avant l’invasion de Daech sur la plus grande ville chrétienne d’Irak en juin 2014.
Le film nous fait découvrir Mossoul, bastion de l’Etat islamique en prise de vue aérienne grâce au drone apporté par l’équipe de tournage. On est impatient de découvrir la vie sous Daech comme le ferait un oiseau de passage mais nous voyons seulement quelques voitures sur les boulevards de l’ancienne Ninive, une mosquée en forme de choux à la crème et une cité peu animée.

« Peshmerga » a clairement le mérite de montrer la coordination entre les combattants kurdes et les forces de la coalition dont les bombardements sont réguliers, massifs, destructeurs, rarement vus à la télé. De même l’assurance des bataillons kurdes équipés en partie de matériel américain donne l’impression d’une armée solide, bien entrainée avec les éternels détachements féminins au béret rouge qui intriguent toujours l’observateur occidental dans une région où la destinée de la femme est plutôt de rester à la maison.

Iran kurdes dec 1979 (3) copie (Copier)

Combattants kurdes: 1980. (c) Ph Rochot.
Les Peshmergas se plaignent de manquer d’armes et de protection contre les gaz chimiques lancés par Daech, ce qui nous permet d’apprendre que l’organisation « Etat islamique » utiliserait le gaz moutarde contre les Kurdes mais nous n’en verrons pas la preuve dans le film.

Le commentaire de BHL est un peu lourd, lu par un homme qui parait à bout de souffle, accablé par les tragédies du monde… Le ton se veut pathétique, à l’image de cette aventure vécue tout au long de cette frontière de mille kilomètres qui sépare le territoire des Kurdes de celui de Daech. Les images, tournées souvent avec un appareil photo sont cadrées à la hâte, toujours en mouvement, sans véritable « patte ». L’objectif malheureusement ne s’attarde guère sur les situations sauf quand il s’agit de filmer un général kurde qui prendra une balle en pleine tête peu après que la vidéo eut été coupée. Mais peut-on fonctionner autrement dans une situation de guerre ? Les opérateurs n’ont pas manqué de courage, comme Tayeb qui filmait depuis le marche pied d’un pick-up fonçant dans le désert et sera éjecté par l’explosion d’une mine. Les trois occupants seront tués mais lui survivra, avec un bras grossièrement recousu.

BHL en tournage

Sur Twitter, l’ironie des internautes face au tournage de BHL.

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BHL se met peu en valeur dans « Peshmerga ». On le voit en scène une minute au total sur un film qui dure plus d’une heure trente. Il ne porte ni casque, ni gilet pare balles, ni gilet multipoches du grand reporter mais son éternelle costume bleu marine et sa chemise blanche. L’écrivain était clairement présent sur les tournages. Avec quelle fréquence ? Difficile à dire mais on lui reconnaitra le mérite de « mouiller sa chemise » (blanche) dans les films qu’il réalise. Il est là lorsque les Peshmergas donnent l’assaut du mont Sinjar, dernier bastion des communautés yezidis dont Xavier Muntz nous avait fait vivre le calvaire dans son film « encerclés par l’Etat islamique. »
BHL ne cache pas son mépris pour les combattants de ce pseudo Etat. Il aura pourtant la pudeur de flouter le visage des prisonniers filmés, un principe souvent oublié dans les magazines de reportage mais que la convention des nations unies sur les prisonniers de guerre nous oblige à respecter.
Comme il l’avait fait avec l’opposition libyenne, BHL n’a pu s’empêcher de faire venir à Paris six commandants kurdes engagés dans la lutte contre Daech afin d’apporter gauchement sa pierre à une illusoire négociation de paix. Mais l’initiative cette fois n’aura pas les conséquences de sa démarche en Libye. On peut donc voir sans risque « Peshmerga ».
Philippe Rochot

2 réflexions sur “Aux frontières de Daech: faut-il voir le « Peshmerga » de BHL ? Philippe Rochot

  1. Merci de cette chronique qui me permettra de ne pas aller voir ce film…. Autant je respecte les combattants kurdes , autant BHL m’indispose. Rien que les affiches en dos de kiosques m’agacent.

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  2. pfff Philippe ! Encore BHL…. Il aura traversé les conflits comme une comète. Pourtant je ne doute pas que ses convictions soient sincères. Mais que sa communication est désastreuse ! Avec un peu plus d’humilité il aurait pu être un nouveau Camus…

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