La remise des prix Albert Londres dans la prestigieuse académie royale de Belgique avait quelque chose de pompeux et de solennel qui n’aurait pas déplu à l’ancien reporter du « petit journal »…

Prix Albert Londres 2015 (39)

De gauche à droite: Annick Cojean, présidente du Prix Albert Londres, Luc Mathieu, lauréat du Prix Ecrit, Cécile Allegra et Delphine Deloget, lauréates du Prix audiovisuel. (Bruxelles 30 mai 2015: Ph Rochot

Les journalistes qui l’ont reçu représentent  bien l’honneur de notre profession, comme Luc Mathieu pour sa série de portraits et de reportages en Syrie, Irak et Kurdistan. Alors que Daesh détient toujours des journalistes et des humanitaires dont la vie est suspendue à leur folie meurtrière, il reste encore des reporters pour aller au plus près et nous livrer ces témoignages comme celui de ce révolutionnaire syrien qui a failli être exécuté par les Jihadistes…

« Les oiseaux ne chantaient pas cet après-midi-là, sur la colline d’Atareb, dans le nord de la Syrie. Il faisait froid, il pleuvait, c’était le 15 ou le 16 janvier dernier, se rappelle Farad Ahmad. Ses ravisseurs d’Al-Qaeda l’avaient forcé à s’agenouiller, tête cagoulée et mains liées dans le dos. «Je me suis vu mort, j’ai senti que j’étais mort.» Durant les secondes, la minute peut-être, où il attendait d’être abattu, Farad n’a pas pensé à sa famille ou à ses amis, encore moins à cette révolution syrienne qui n’en finit plus de dégénérer. Il dit avoir juste demandé à Dieu de ne pas oublier qu’il avait été «honnête» durant les vingt-huit années de sa vie. » (extrait de « Farad Ahmad, il ne (Sy)rie plus ».  (L’article est de Luc Mathieu. Le titre avec ce mauvais jeu de mot ne peut venir que de la rédaction de Libération.)

Wahda et ses enfants qui ont fui l'etat islamique Libé Luc Mathieu

Wadha et sa famille, échappée du territoire de Daesh (Photo Luc Mathieu, Libération)

Luc Mathieu est bien décidé à ne pas s’endormir sur ses lauriers. Il reste tant à faire en Syrie, en Irak, au Kurdistan, tant de témoignages à recueillir pour nous aider à comprendre ces conflits. Depuis l’année 2008 où il travaillait pour « Libé » à Kaboul, Luc Mathieu n’a cessé de nous raconter la guerre, et la vie des gens, avec cette rigueur qui depuis quatre ans, force l’admiration du jury du Prix Albert Londres.

Voyage en barbarie b

« Voyage en barbarie »… L’enfer du Sinaï diffusé sur Public Sénat (reportage de Cécile Allégra et Delphine Deloget.)

Dans la catégorie audiovisuel, deux femmes Cécile Allégra et Delphine Deloget, documentaristes, sont récompensées pour leur reportage : « voyage en barbarie », sujet essentiel, oublié, méconnu, qui raconte une traite des hommes inacceptable en notre siècle, avec ces Erythréens qui fuient leur pays et sont ensuite capturés au Sinaï par des bédouins qui demandent des rançons exorbitantes à leurs familles, recourant à la torture de leurs otages. L’affaire ne concerne pas quelques centaines de personnes mais plusieurs milliers. Le pouvoir égyptien adopte un silence complice sur cette nouvelle forme de traite des hommes et croise les bras devant la barbarie. « Avec Delphine, on a vu le mal absolu, c’est difficile à restituer », déclare Cécile Allegra, en évoquant les «camps de torture qui se sont mis en place de l’autre côté de la Méditerranée».

Voyage en barbarie

Certains diront que ces reportages traitent d’une actualité particulièrement anxiogène alors que le prix Albert Londres sait aussi récompenser la petite histoire, le clin d’œil sur le monde, présenter des héros positifs comme on dit dans le jargon du métier. Mais ces hommes et ces femmes qui osent témoigner de leur douleur sont à leur manière des héros positifs et le mérite d’un grand prix de reportage comme celui-ci est aussi de mettre en avant leurs récits bouleversants.

Philippe Rochot