Prix Albert Londres 2015. Sélection écrit : du « hard » et du tendre. Philippe Rochot.

 Prix Albet Londres

Il est déroutant de se pencher sur le travail d’Albert Londres. L’homme a sévi dans tous les domaines: les bagnards de Cayenne, les forçats du tour de France, les pêcheurs de perle ou le port de Marseille. Désigner un lauréat au Prix qui porte son nom prend l’allure d’un tour de force.

10 dossiers de reportage sur les 67 présentés, ont été retenus pour la finale qui se déroulera le 30 mai à Bruxelles. Les hommes restent légèrement majoritaires avec 35 représentants sur 67 candidatures…

Remarque générale  : le style des papiers perd du souffle et s’éloigne souvent de ce langage imagé et percutant que nous laissa l’auteur de «  Terre d’ébène  ». De mauvaises langues mettent en cause un certain formatage qui serait enseigné dans les écoles de journalisme. D’un autre côté, le modèle anglo-saxon gagne du terrain. Tout reportage qui ne commencerait pas par un personnage serait condamné à mourir de froid…
« Le monde » se taille une bonne place dans la sélection.

Benoit-Vitkine_mugBenoit Vitkine rassemble une liste de reportages précis sur l’Ukraine, dans un style enlevé avec des personnages comme on les aime quand on est journaliste, à l’image de ce chef des pro-russes dans l’est de l’Ukraine: « pas un muscle du visage ne frémit, les yeux semble éteints. Dans ce discours exalté, débité d’une voix égale, presque lasse, réside la force d’Igor Strelkov ».

Soren Seelow s’est engagé dans une enquête minutieuse sur la tuerie de Charlie Hebdo, telle qu’elle fut vécue par les femmes de la famille Kouachi durant leur garde à vue. Mais ce sont surtout les petites histoires qui ont retenu l’attention du jury, comme celle de « L’homme au tableau volé », qui vécut pendant 15 ans avec un Rembrandt dérobé au musée de Draguignan, caché sous son lit. Il finira par craquer..

 Free-Asia-Bibi

Le Pakistan confirme sa réputation de mine d’or du reportage et plusieurs candidats ne se privent pas de l’exploiter, avec des sujets osés sur l’affaire Asia Bibi, ou la série des « maudits du blasphème » que nous présente Lucie Peytermann pour Libération.

Deux candidatures venues du Canada s’imposent. Celle de Isabelle Ashey qui marque les 20 ans du génocide au Rwanda et fait parler ces rescapés qui se sentent trahis par l’église. Dans les lieux de culte ils avaient trouvé refuge mais c’est là que les génocidaires sont venus les chercher.

C’est encore l’école anglo-saxonne qui nous fait verser dans le journalisme d’investigation avec l’enquête de Noémie Mercier sur les crimes sexuels impunis dans l’armée canadienne, un dossier qui agite aujourd’hui outre atlantique les États-majors et le monde politique.

Canada armée

Armée canadienne. L’enquête de Noémi Mercier a bouleversé les rapports au sein de l’armée et forcé l’Etat-major à rédiger un rapport sur les crimes sexuels.

Il faut saluer la constance de Claire Meynial, correspondante du Point en Afrique, qui navigue entre les menaces de Boko Haram au Nigéria, celles des Shebab en Somalie ou la fièvre d’Ebola au Libéria. Dans un pays qui compte 50 médecins pour 4 millions d’habitants, Claire Meynial accompagne les ramasseurs de corps.

Ebola sierra Leone oms

Ebola en Sierra Leone (Photo OMS)

Le prix Albert Londres accepte les livres mais n’a guère l’habitude de les primer. Celui de Léna Mauger sur « Les évaporés du Japon » a pourtant retenu l’attention : phénomène peu connu que celui de ces Japonais qui disparaissent d’un coup sans laisser de traces pour se refaire une autre vie ailleurs. « Elle fouilla la maison. Il avait emporté son permis de conduire, un sac de voyage et son cartable d’instituteur. Mais il avait laissé ses cartes de crédit, de transport, de santé et tous ses vêtements ».

Japon les évaporés Lena Mauger

Les évaporés du Japon de Léna Mauger et Stéphane Remael.

 

 

 

Luc Mathieu, candidat depuis plusieurs années, valeur sûre de la profession, surmonte la sélection 2015. Il suit un révolutionnaire syrien qui a échappé à l’exécution par les djihadistes et traîne un profond désespoir dans son exil turc. L’homme est un prothésiste dentaire, ce qui vaut à Libé de puiser dans sa réserve de jeux de mots douteux et de titrer: « Il ne (Sy)rie plus… ».

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Alep: bombardement, 2013. (gouv.fr)

Mathieu Palain s’est branché pour la revue XXI sur le rap et la drogue à Chicago, la cité qui bat les records d’arme à feu en circulation. En plus soft, il accompagne des jeunes du 9-3 dans leur périple à vélo sur les plages de Normandie. Langage direct et vécu, situations cocasses : « Avec l’enchaînement des efforts, le corps est comme une vieille bécane qu’il faut lancer sur des centaines de mètres avant d’oser lui faire prendre de la vitesse…’C’est quoi ce chemin, même dans mon pays y en a pas des comme ça ! ».

Le regard d’un journaliste sénégalais sur les drames de l’Afrique est toujours étonnant. Celui de Pape Ndour s’illustre dans un langage-image qui nous émerveille, avec ce portrait de migrant rencontré à Tanger : « Djiby a encore des flash-backs. Souvent c’est dans le silence que tout réapparaît… Djiby est comme happé par le démon. Il a peur. Il a chaud et ne se sent plus lui-même. Le roc se fracasse. Tout lui revient. En plein figure et en taille réelle. »

Le cru 2015 de l’Albert Londres confirme les motivations, la volonté et la passion qui continuent d’animer la profession malgré les bouleversements économiques et numériques.

Philippe Rochot

PS : Proclamation des lauréats le 30 mai à 17 heures, à Bruxelles à l’Académie royale de Belgique.

Rappel sélection Ecrit:

– Isabelle Hachey (La Presse – Québec) pour ses sujets sur le Rwanda, le Kurdistan et le terrorisme.
– Claire Meynial (Le Point – France) pour ses sujets sur l’Afrique.
– Mathieu Palain (revue XXI – France) pour ses articles La Belle échappée et Nés pour le Rap.
– Léna Mauger (Les Arènes – France) pour son livre Les évaporés du Japon.
– Pape Sambaré Ndour (L’Observateur – Sénégal) pour ses articles sur l’Afrique.
– Lucie Peytermann (Libération – France) pour ses articles sur le Pakistan.
– Noémie Mercier et Alec Castonguay (L’Actualité – Québec) pour leur enquête sur les crimes sexuels dans l’armée.
– Benoît Vitkine (Le Monde – France) pour ses articles sur la Russie, l’Ukraine et l’Europe de l’Est.
– Soren Seelow (Le Monde – France) pour une sélection de reportages couvrant plusieurs thématiques dont Charlie Hebdo.
– Luc Mathieu (Libération – France) pour ses articles sur la Syrie, le Kusdistan et l’Irak.

4 réflexions sur “Prix Albert Londres 2015. Sélection écrit : du « hard » et du tendre. Philippe Rochot.

  1. Au delà du style et des événements, journaliste c’est donné de l’information ou des infos. Ce fut mon premier métier, difficile ensuite pour ne pas dire impossible de s’adapter au culte du secret et de la confidentialité exigée par les entreprises et autres sociétés capitalistes. J’ai toujours trop parlé; maintenant à l’âge de la retraite mes dix années de photo reporter m’interdisent d’avoir des regrets car on a tout donné, le meilleur de ce que l’on pouvait.

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    1. Non j’ai salué le style d’autres candidats au prix. Mon but n’était pas de présenter tous les élus mais j’ai rajouté un passage sur Mathieu Palain qui a fait un travail très attachant. En tout cas merci de la remarque !

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