L’espoir déçu des révoltes arabes. Philippe Rochot

Ce nouvel an 2015 marque les quatre années des révoltes arabes. Le 14 Janvier 2011, le président tunisien Ben Ali était renversé par un soulèvement populaire qui n’avait pas duré plus d’un mois … Nous avons voulu y voir le début d’un vaste bouleversement des régimes en place dans le monde arabe auxquels devaient succéder des régimes démocratiques. Que reste-t-il aujourd’hui de cette “onde de choc” ? Piètres résultats en vérité.
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Révolte arabe avec Nasser comme symbole: Ramallah, 2012. (Photo Ph Rochot)   

Les journalistes ont toujours placé beaucoup d’espoirs dans les révolutions modernes. J’en fais partie. On y retrouve romantisme et volonté de changer le monde. La révolution cubaine avec Castro et Guevara était attachante car elle lançait un défi à la première puissance mondiale. La révolution cambodgienne de 1975, avec Pol Pot et ses Khmers rouges, provoqua au début un optimisme béat sur l’avenir du pays. Plusieurs journalistes de renom s’engouffrèrent dans la brèche. A commencer par le très respectable Jean Lacouture, qui eût le mérite de reconnaître plus tard qu’il avait fait fausse route.
La révolution iranienne de 1979 et la prise du pouvoir par l’Ayatollah Khomeiny nous laissa croire que la dictature du Shah allait céder la place à un régime islamique où règnerait justice et respect des droits de l’homme… Notre naïveté contribua à détourner l’opinion de la réalité. Ces révolutions n’étaient que des mouvements réactionnaires, voire sanguinaires.
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Ben Ali au chevet de Mohamed Bouazizi, ou le déclenchement des révoltes en Tunisie:      2 janvier 2011 (photo agence tunisienne)                                                                                          
Le schéma est-il le même aujourd’hui avec les révoltes arabes ? Un passage rapide au « scanner » permet de constater qu’aucun pays n’a réussi son tournant révolutionnaire. Après la révolution dite « du jasmin » et le départ de Ben Ali en janvier 2011, seule la Tunisie flirte aujourd’hui avec la démocratie. On l’a vu avec la première élection présidentielle au suffrage universel, libre et démocratique mais ce fut pour élire à la tête du pays un ancien compagnon de route de Habib Bourguiba, âgé de 88 ans: Beiji Caid Essebsi… Son passé devrait rassurer l’opinion après quatre ans d’instabilité et servir d’alternative aux islamistes mais peut-on parler de révolution ?

La révolte de la place Tahrir au Caire était censée mettre fin au pouvoir des officiers corrompus, symbolisés par le président Hosni Moubarak, dont l’immobilisme et les détournements de fonds en faveur de sa famille, servaient de ligne de conduite. Mais rassembler un million de manifestants sur la place Tahrir en une seule journée de février 2011 ne fait pas forcément une révolution. Une année passée sous la coupe des Frères musulmans avec Mohamed Morsi à la tête de l’Etat, aura suffi au pays pour revenir à la case départ et porter au pouvoir un autre officier: le maréchal Sissi. Plus de soixante ans après la révolution des officiers libres conduite par Nasser, l’Egypte est retournée à cette « société militaire » qui a pris l’habitude de gérer les affaires du pays. Hosni Moubarak, accusé du meurtre de plus de huit cents manifestants lors de la répression de la place Tahrir, a été réhabilité et blanchi de tout soupçon grâce à une « erreur de procédure”. Par une habile manœuvre de justice, les victimes se sont retrouvées au banc des accusés et les accusés ont réussi à se faire passer pour des victimes…

La révolte en Libye, qui a vu l’élimination du colonel Kadhafi grâce en partie à l’intervention des forces de l’OTAN, France et Grande-Bretagne surtout, n’offre pas le visage d’un pays à la recherche d’un système démocratique. Les élections de juillet 2012 avaient laissé quelques espoirs, mais la coalition “Aube de la Libye” qui tient aujourd’hui la capitale et l’aéroport est un ramassis d’organisations extrémistes comme “Ansar el Charia”, placées sur la liste noire de l’union européenne, et alliées aux miliciens islamistes de Misrata. S’y ajoutent des groupes terroristes venus du Mali, chassés par les militaires français des opération Serval et Barkhane et qui se retrouvent dans le sud libyen avec tout leur armement. Aucun de ces groupes ne reconnait l’autorité du pouvoir installé à Tobrouk, ni son parlement. En Libye, on se bat pour son village, sa tribu, son identité religieuse. Il n’existe guère de sentiment national. Seule la chute de Kadhafi avait réussi à unir le peuple.

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Yemen: Abdallah Saleh, trente années au pouvoir à Sana’a…                                                                                        
Même image au Yemen où la volonté de renverser le président Ali Abdallah Saleh au pouvoir depuis trente ans, a servi de moteur à une révolution inachevée. Les Yéménites sont bien allés aux urnes en 2012 pour élire leur nouveau président mais il n’y avait qu’un seul candidat, aujourd’hui dépassé par le clivage entre les houtistes (chiites du nord) et les sunnites majoritaires. Les houtistes dictent leur loi et contrôlent la plupart des axes routiers dont l’aéroport. Ils entretiennent des milices au cœur même de la capitale Sanaa et s’imposent comme les nouveaux maîtres du pays. Dans le même temps, « Al Qaeda dans la péninsule arabique» reste très actif, conservant des sanctuaires importants et des bases d’entraînement d’où elle tient tête à l’armée régulière. Bref, rien qui ne ressemble à une révolution mais beaucoup plus à des foyers de rébellions tribaux, de communautés en révolte, avec un peu partout de fortes volontés de sécession…

Qui se souvient encore que Bahreïn fut un foyer de révolte aux portes de l’Arabie saoudite? Le soulèvement des Bahreïnis restera celui de la majorité chiite, la plus pauvre et la plus maltraitée, soutenue par l’Iran, face au pouvoir d’une monarchie sunnite protégée par la royauté saoudienne. Les blindés venus d’Arabie, accompagnés de 4000 soldats n’ont pas mis longtemps à faire régner l’ordre et la “révolte arabe” à Bahreïn a été rapidement étouffée.. Qui oserait y voir aujourd’hui une révolution, même avortée, alors qu’aucune voix ne s’est élevée chez les alliés occidentaux de Ryadh pour contester la répression ?
La Syrie de Bachar el Assad aura donné le coup de grâce au vent des révoltes censé balayer le monde arabe. On pourrait parler de «révolution confisquée » car le mouvement qui vit des milliers de personnes réclamer justice et démocratie dans les rues de Homs ou de Hama au printemps 2011, avait un avant-goût de révolution, avant de sombrer dans un bain de sang, puis d’être récupéré par des mouvements terroristes comme le Front El-Nosra et bien sûr Daech. Coincée entre le régime syrien et les groupes obscurantistes pratiquant viols et exécutions, « l’Armée Syrienne Libre » aurait pu être le fer de lance de cette révolution. Pour l’heure, elle n’en a plus les moyens, même si les puissances occidentales continuent de la soutenir.

Daech en Syrie

Avec plus de 200.000 morts uniquement en Syrie, des nouveaux pouvoirs fragiles, des institutions menacées, des groupes extrémistes ou terroristes dictant leur loi, le bilan des révoltes arabes n’est pas rassurant. Il ne doit pourtant pas nous faire regretter les régimes autoritaires qui étaient en place. Pour la première fois dans leur vie, des peuples ont manifesté ou se sont rendus aux urnes, nous laissant espérer que dans le monde arabe, des voix peuvent encore s’élever pour tenter de mettre fin aux dictatures et à l’obscurantisme.
Philippe Rochot

2 réflexions sur “L’espoir déçu des révoltes arabes. Philippe Rochot

  1. Merci pour cet article tout-à-fait instructif.
    Je rajouterais deux éléments. D’une part, c’est une habitude française bien tenace de croire qu’une révolution peut apporter un bien, sans doute parce que notre histoire officielle (celle qui est enseignée à l’école) continue à enjoliver la nôtre. Or, cette période de 1789 à 1814 a été une effroyable catastrophe en nombre de guillotinés, de fusillés, d’extermination des Vendéens et de morts sur les champs de bataille… De plus, avec celles qui ont suivi, on peut même dire que notre XIXème siècle a été « perdu » et à permis à nos voisins (et néanmoins amis) anglophones de prendre le dessus : pourquoi pas d’ailleurs…
    Pour ce qui concerne maintenant les pays cités, il en est au moins un dont on pouvait être sûr que rien n’y changerait, il s’agit de l’Égypte. En effet, avec ses plus de 80 millions d’habitants, le pays est surpeuplé à un tel point qu’il lui sera impossible de s’en sortir, du moins au cours de ce siècle, voir cet article :
    http://www.agoravox.fr/actualites/international/article/crise-egyptienne-crise-138593

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  2. En décembre, je suis passé au Caire, que j’ai un peu survolé sans trop comprendre ce qui s’y passait. On peut y vivre, mais,…La Police et l’armée sont partout, ce qui ne donne pas vraiment confiance. Un collègue photographe m’avait conseillé de ne pas couvrir la manifestation du vendredi, ça pouvait être dangereux. Les frères Musulmans ne sont pas tendre, et la police pense par défaut que vous êtes un espion et vous garde en prison le temps de vérifier (1 heure, 1 jours, 1 mois ou plus).
    D’après une de mes sources, les militaires ont organisés des pénuries dans le pays durant la période des frères Musulmans, une fois eux partit, tout est revenu dans les magasins, pompes à essence,…
    ==> Révolution confisquée?
    Quelques photos (touristiques): http://bit.ly/1CdxiiC

    En janvier, j’étais en Tunisie.
    Le point pas trop négatif. A Tunis, j’avais l’impression que les choses allaient mieux, plus de barbelé devant le Ministère de l’intérieur (mais toujours devant l’Ambassade de France), des gens qui manifestent librement,… ça a l’air de passer. Puis lors d’une randonnée près d’Aïn Draha, le guide nous à raconté (on m’a traduit après) que des Djihadistes viennent dans les villages de la région pour y faire des razzias. Au Kef, on m’a dit que dans la région, un policier c’est fait décapiter (Je ne sais pas pourquoi?), un bus de policier (Militaire) c’est fait prendre dans une embuscade (pas de survivant),… Dans le centre, où je ne suis pas allé, les mines de Potasses sont toujours sous tension. C’est mieux, mais pas gagné non plus.
    Quelques photos (Pas uniquement touristique): http://bit.ly/1wtaQuY

    Merci pour vos infos.

    Thierry

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