Tombouctou panneau

Avant même la projection, il y a cette lassitude qui vous gagne à l’idée qu’on va revoir des drapeaux noirs, des « Kalachs » et des chèches, comme une répétition du journal télévisé… « Timbuktu » : je vois le film par hasard au soir de la libération de Serge Lazarevic et curieusement l’histoire commence par une séquence de transfert d’otage quelque part dans les sables du Sahel : séquence rude mais traitée de façon délicate, qu’un réalisateur français n’aurait sûrement pas abordée de cette façon. Les gestes des ravisseurs sont lents et précis, leur connaissance du terrain parfaite. Même si la vie de l’homme est à chaque instant menacée, la cruauté de la situation s’exprime sans violence. J’ai pensé au témoignage de Pierre Camatte et de ses choses vues et vécues comme otage au Mali durant trois mois…

Jihadistes au sahel bbc;com

Par cette scène, Abderrahmane Sissako nous met dans l’ambiance de « Timbuktu », le nom touareg de « la ville aux 333 saints », entre le Sahara et la boucle du Niger. Sissako pensait pouvoir tourner son film au Mali mais il a dû se rabattre sur sa Mauritanie natale, en raison de la menace jihadiste.

Timbouctou photo
C’est elle précisément qui sert de trame au film. Sissako nous raconte l’histoire d’une famille unie qui vit au rythme de la vie du désert et de celle de son bétail, dans les environs de Tombouctou. Pour avoir tué un pêcheur lors d’une querelle, le père, Kidane, va se retrouver plongé dans le système social et judiciaire imposé par les jihadistes. Sissako fait ici référence à un couple non marié, lapidé à mort à l’été 2012. L’homme et la femme avaient été placés dans deux trous creusés dans le sol, avec la tête qui dépassait. Ils ont reçu leur châtiment devant des centaines de témoins.

timbuktu affiche film
Mais ce sont les scènes de vie et les situations profondément humaines qui font l’attrait et la qualité du film. Séquence poignante que celle où l’on voit cette Malienne (Fatou Diawara) chanter en cachette ses louanges à Dieu, la nuit dans une maison, accompagnée à la kora par son compagnon, alors que les jihadistes encerclent le domicile pour faire appliquer l’interdiction de toute musique, oubliant qu’il s’agit d’une prière.

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Séquence d’une grande délicatesse où l’on voit l’imam de la mosquée tenter d’expliquer calmement aux jihadistes qu’ils ne sont pas sur le droit chemin, tout en essayant de les placer devant leurs contradictions en rappelant que Dieu n’a pas voulu ça..
Séquence de rires où l’on assiste à une rencontre de foot de la jeunesse malienne qui joue «virtuellement », sans ballon, face à des jihadistes qui ont interdit ce sport alors qu’eux-mêmes parlent entre eux des mérites de Zidane ou de l’équipe de France…Sourires encore avec ces soi-disant « soldats de Dieu » qui fument en cachette ou qui draguent l’épouse de Kidane quand il s’est éloigné. Les pseudo jihadistes se couvrent souvent de ridicule et c’est le petit peuple qui est héroïque.
« Timbuctu », c’est un peu la tour de Babel avec des personnages troubles venus des quatre coins d’Afrique. Les dialogues se font dans toutes les langues pratiquées dans cette cité aux multiples échanges: l’arabe, le touareg, le bambara, le français, l’anglais montrant ainsi la diversité des apports culturels, mais aussi des courants rebelles. Les plus impitoyables sont les combattants débarqués de Libye avec leurs armes lourdes après la chute de Kadhaf

Abderrahmane Sissako a dit-on fondu en larmes à Cannes où son film était présenté au printemps dernier, quand il s’est mis à raconter à quel point les lois islamiques imposées brutalement par des ignorants avaient détruit la vie des habitants de Tombouctou.

Philippe Rochot