Chaque séance de projection à « Visa pour l’image» commence immanquablement par la liste des reporters tombés au champ d’horreur… morts sur le terrain, en détention, ou pris en otage. Pas réjouissant, mais peut-il en être autrement ?
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Les anciens du nord-Vietnam à l’honneur. Bataille de Quang Tri, 1972… (Photo Doan Cong)

L’exécution de Steven Sotloff, deuxième otage américain égorgé en plein désert syrien par les terroristes du groupe « Etat islamique » est venue frapper de plein fouet ce 26ème festival. La tradition à Visa, veut que les premières images projetées sur un écran de 28 mètres de long, égrènent les malheurs que le monde vient d’encaisser.

Entre les attentats suicide contre les chrétiens d’Irak, les bombardements en Syrie, ou les affrontements en Libye, la matière ne manquait pas. « Visa pour l’image montre la violence car le monde est violent » dit fataliste Jean-François Leroy, le patron du Festival.

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Casquette et béret basque… Nos photoreporters vietnamiens vendent leurs livres « Ceux du Nord’. (Photo Ph Rochot)

Trois photoreporters vietnamiens nous présentent pourtant une autre façon de traiter la guerre, celle qui fut la leur, le Vietnam des années 70.. Pas de visages torturés, pas d’images arrêtées sur des expressions de haine ou figées sur des actions brutales, mais un regard sincère et innocent sur le combat qui fut celui de tout un peuple. Les images de Doan Cong Tinh, Chu chi Thanh, Mai Nam et Hua Kiem, exposées au couvent des Minimes étaient bien sûr destinées à servir la propagande communiste, mais quelle fraicheur dans le regard, quelle générosité dans la démarche, quelle recherche esthétique pour mettre en valeur l’idéal que représentait pour les nord-vietnamiens cette « guerre de libération. »

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Perpignan, images de « ceux du nord-Vietnam ».dans les rues… (Photo Ph Rochot)

On doit cette expo à Patrick Chauvel qui rencontra ces modestes photographes vietnamiens à l’occasion d’une conférence à Hanoi et réalisa que les grands reporters occidentaux comme Larry Burrows, Philip Jones Griffith ou Jean-Claude Labbé, n’avaient pas été les seuls à couvrir ce conflit. De l’autre côté il y avait « ceux du Nord », des « soldats reporters » dont l’appareil, sans doute un « Zénith » de fabrication soviétique, était une arme de guerre. Et pourtant pas de sang, pas de cadavre, pas même celui d’un soldat américain : des images soft mais militantes, traitant la guerre comme la défense pour un idéal..

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Kiev, place Maidan, forces spéciales: (photo de Guillaume Herbaut)

Les expos sur les conflits actuels montrent à quel point le traitement des images de guerre a changé. Le visiteur n’échappe pas à l’Ukraine et au siège de la place Maïdan, spectaculaire, photogénique, forcément tragique et que Guillaume Herbaut est sans doute le meilleur photoreporter à avoir mis en valeur. La preuve ? Il expose au Couvent des Minimes, le fin du fin pour un photoreporter, l’aboutissement d’une carrière…
Des images choc ? On en trouve à la pelle, comme celles des massacres de Centrafrique ou du typhon Haiyan aux Philippines . Des images évidentes pour celui qui a le mérite et la chance d’arriver sur place quelques heures après le passage de la tornade meurtrière.

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Victimes du cyclone Haiyan: prix du World Press (Photo AFP)

Mais au-delà des photos de News spectaculaires et qui s’imposent, on doit chercher plus loin l’idée maîtresse qui a conduit les reporters à documenter les sujets présentés. Il faut de la persévérance pour traiter le problème des agressions sexuelles dans l’armée américaine, comme le fait la photographe Mary Colvert. Il faut de l’imagination et des contacts pour s’embarquer à bord du « train des oubliés » de Russie, qui va du Baikal au fleuve Amour, comme le fait William Daniels. Il faut enfin penser aux murs qui séparent encore les hommes pour photographier la vie sur cette frontière de quatre mètres de hauteur qui sépare le Bangladesh de l’Inde, comme le fait Gaël Turine.
Mais la recherche du bon thème et de la bonne idée n’est pas le privilège des grands photographes. En fouillant dans la liste du festival « off », celui des oubliés du Couvent des Minimes, ceux qui exposent dans les bars, les restaus, chez les coiffeurs ou dans les magasins et qui s’imposent depuis bientôt vingt ans sur la scène de la cité, on trouve souvent des idées simples et donc géniales.

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On peut citer ce collectif de paysans maliens qui expose dans un modeste restaurant des photos de cultures irriguées et veut nous prouver que le Mali, c’est autre chose que le terrorisme. On fera volontiers le détour par la place de la République pour voir un autre regard sur l’Afghanistan, celui de Karolina Samborska : pas de soldats US en patrouille ou de talibans en arme mais des gens, de la vie et une douceur qu’on ne montre plus dans les reportages sur ce pays.

Visa 2014 nous rappelle ainsi que la photographie n’est pas forcément l’image choc prise en plein cœur de l’action mais que l’idée qui l’inspire et la démarche qui va mener à la prise de vue sont des éléments essentiels du message qui sera transmis.

Philippe Rochot