Journalistes tués: une liste qui s’allonge en 2012… Philippe Rochot.

Rémi Ochlik fut l’un des premiers reporters tués lors de la guerre en Syrie, le 22 février 2012.

(photo de Corentin Fohlen)

Rsf fait état du bilan le plus meurtrier depuis que ce décompte macabre a commencé… 

Le bilan de fin d’année livré par Reporters Sans Frontières a toujours quelque chose d’inquiétant. Le couperet pour 2012 est tombé quelques jours avant Noël: 88 journalistes tués en exerçant leur métier, soit trente pour cent de plus que l’an passé. Rsf n’hésite pas à parler d’hécatombe. Il faut remonter à l’année 1995 pour trouver un bilan aussi dramatique. Alors le monde serait-il plus intolérant avec la presse ? Pas forcément…

                     D’abord le nombre de journalistes qui couvre les événements de la planète a beaucoup augmenté avec la multiplication des chaines d’information, des sites internet, des blogs etc… Mais surtout, une nouvelle « race » d’acteurs de l’information s’est invitée : les « net blogueurs » et les « journalistes citoyens », ceux qui ne sont pas des professionnels de l’info mais dont le témoignage rapporté sur la toile ou inscrits sur la vidéo d’un téléphone portable est pour nous essentiel. Or il est aujourd’hui très difficile de tracer une ligne entre ces différents acteurs de l’information. Reporters Sans frontières tente de les distinguer puisque dans une « case » à part, l’organisation recense 47 « net-citoyens et citoyens journalistes » tués, en plus des 88 journalistes morts sur le terrain.

          Moallem Barakat, jeune pigiste syrien tué à Homs.

Le conflit qui s’éternise en Syrie contribue largement à ce triste record. De simples étudiants se sont improvisés journalistes ;  de simples commerçants se sont transformés en vidéastes ou en photoreporters pour les besoins de la cause. Ne connaissant pas les « ficelles » du métier ils ont été souvent piégés par des tireurs d’élite, dénoncés par des voisins, arrêtés par les miliciens fidèles au régime (« shabia »), interrogés, torturés à mort. Directement impliqués dans le conflit, vivant sur place en permanence, ils sont beaucoup plus exposés que des reporters occidentaux qui ne séjournent dans le pays qu’une quinzaine de jours. Mais malgré cela ils continuent de vouloir témoigner montrant s’il en était besoin leur force de conviction dans cette révolution.

                    En une seule année, le chiffre des « net-citoyens et citoyens-journalistes » tués à l’œuvre, a été multiplié par neuf. Pareil « bond en avant » ne s’est jamais vu dans la courbe d’évolution des victimes chez les journalistes professionnels. En Chine par exemple où la censure du net est une réalité, trente journalistes sont sous les verrous mais surtout 69 « net citoyens » : des gens qui ont dénoncé la corruption du parti, appelé au changement démocratique, lancé sans retenue sur la toile des propos diffamatoires. Or en Chine comme ailleurs, les blogueurs sont vulnérables car ils ne connaissent pas les règles du journalisme ; ils dénoncent la corruption sans apporter de preuves, lancent de violent réquisitoires contre des personnalités influentes face auxquelles ils ne pèsent pas lourd.

                       On estime que sur 500 millions de blogueurs en Chine, près de la moitié alimente régulièrement un blog et que les Chinois s’expriment sur une quinzaine de réseaux sociaux purement chinois, donc autorisés mais filtrés et sous surveillance de la « police du net »… Face à pareil déluge de commentaires, les dérapages ne manquent pas. D’autant qu’aujourd’hui le régime chinois oblige les internautes à signer de leur vrai nom.

                        Dans ce bilan 2012 des victimes de la répression contre la presse, on est surpris de voir figurer la Turquie dans les têtes de liste avec plus de 40 journalistes emprisonnés au nom de la « lutte contre le terrorisme ». L’éternel conflit entre l’armée turque et les mouvements kurdes explique ces arrestations mais la Turquie traverse surtout une zone de turbulences à cause du conflit chez le voisin syrien dans lequel elle se trouve de plus en plus impliquée et le régime se raidit vis-à-vis de la presse.

                      Les pays qui nous ont habitués à la répression contre les médias : Iran, Pakistan, Erythrée, Somalie n’ont pas « déçu » cette année encore avec chacun plusieurs dizaines de journalistes emprisonnés. Je m’inquiète fortement du Mali où en raison des prises d’otages au nord, il est devenu très périlleux pour un reporter occidental de couvrir cette région. Les journalistes locaux ont pris le relai avec un grand courage mais sont aussi très exposés, susceptibles d’être dénoncés comme des traitres par les groupes rebelles. Dans un pays qui évoluait vers la démocratie et où les espoirs ont été bousculés par deux coups d’Etat militaires, la liberté de la presse est sérieusement menacée : 13 arrestations de journalistes recensées à Bamako, dont celle de Haby Babi, directeur du journal « caravane ».

                     Je m’inquiète aussi de la situation dans la province congolaise du Kivu, région sans foi ni loi, avec une armée congolaise incapable de faire régner l’ordre et encore moins d’imposer le respect de la liberté de la presse, un pouvoir local corrompu, des rebelles du M23 qui menacent les médias pour avoir osé parler des liens qui les unissent au Rwanda voisin et une force des nations unies de 17.000 hommes impuissante face aux exactions des uns et des autres…

De l’Afrique à l’Asie, du Proche-Orient à l’Amérique du sud, 2012 restera de toute façon une année noire pour la liberté de la presse.

Philippe Rochot

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