Avec ses lunettes cerclées, ses cheveux frisés et son air de grand adolescent, Mani a l’allure de l’éternel étudiant. Il vient pourtant de recevoir le « visa d’or humanitaire » remis par le CICR aux photographes qui ont pu témoigner de la difficulté des missions médicales en situation de guerre. Mani est sans doute le premier surpris par cette récompense remise à l’ouverture du festival « visa pour l’image » pour son travail en Syrie.

Pour lui, l’humanitaire n’est pas une spécialité ; on en fait sans le savoir…Il veut simplement « documenter un événement » comme il dit : « je viens là pour dénoncer une situation, informer l’opinion, pas spécialement pour faire de la photo humanitaire ».

Mani vit dans sa chair la souffrance des Syriens. A dix-huit ans il s’était installé dans ce pays pour y apprendre l’arabe et donnait même des cours de français pour financer son séjour. Sa volonté de témoigner l’a poussé à couvrir en image cette guerre qui déchire le pays. Mani dont le pseudonyme rappelle le nom d’un prophète persan, ne veut pas donner sa véritable identité afin dit-il « que son nom ne traîne pas sur Facebook… ». Mani se veut discret et refuse de livrer ses contacts ou ses lieux de passage clandestins qui lui ont permis de gagner le cœur des combats. « Il n’y a pas d’ONG en Syrie dit-il, ce sont les médecins qui s’organisent entre eux. Le témoignage prend toute sa force en raison de la difficulté d’accès et de la souffrance des civils. »

Les 12 photos primées ne sont que douleur et torture, celles de blessés conduits dans des camionnettes vers des hôpitaux de fortune ou d’enfants abattus par des francs-tireurs. « On accumule beaucoup de tension mais on sait pourquoi on le fait. C’est un peu comme un médecin qui travaille et qui opère des blessures atroces. On se dit : comment fait –il pour opérer cette personne ? Mais on sait très bien qu’il a un rôle essentiel à jouer… Le photographe c’est pareil. »

Mani a conscience que le public peut se lasser de ces images de guerre mais « les gens finissent quand-même par connaître la situation désastreuse des civils ». Il n’a jamais travaillé pour une ONG, mais les ONG reprennent ses images. Il ne rencontre les organisations humanitaires comme « Human rights Watch » ou l’UNICEF que pour préparer ses reportages et se contente des contrats de commande des journaux pour financer sa couverture des événements.

Les reporters et les humanitaires ont pourtant pris l’habitude de travailler main dans la main. Les ONG sont mieux implantées que la presse dans les régions sinistrées et peuvent guider les journalistes dans des zones difficiles d’accès : lignes de front, camps de réfugiés. Elles décrochent souvent pour eux des autorisations, des laissez-passer. De leur côté, les gens d’image rapportent des témoignages qui servent la cause des organisations humanitaires. « 75% des reportages sur des situations humanitaires sont demandés par les ONG » affirme Jean-François Leroy, fondateur du festival « Visa pour l’image ». L’humanitaire est une bouffée d’oxygène pour les photographes, « le SAMU des reporters » nous dit Alain Mingam, ancien lauréat du « world press »….

Personne n’a oublié l’époque de la guerre du Biafra (1967-1970)  où les reportages étaient essentiellement «  anglés » sur les situations de famine. Le public découvrait la misère exotique. Les photos d’enfants aux ventres ballonnés et aux côtes apparentes, ont largement contribué au succès de « Médecins sans frontières ». Elles ont permis de médiatiser les opérations du Dr Bernard Kouchner que l’on retrouvera vingt ans plus tard, portant un sac de riz sur l’épaule dans le port de Mogadiscio : photo symbole de la campagne « du riz pour la Somalie » lancée par un ministre de la santé autrefois « french doctor » et qui sera publiée dans toute la presse française et étrangère. L’image véhiculée correspondait à celle que le public attendait : celle du bon médecin blanc allant secourir les populations africaines en détresse.

Durant deux décennies il fut « payant » de traiter l’actualité internationale à travers des situations humanitaires, au mépris souvent de l’aspect politique. Le thème était accrocheur, la cause des ONG bien considérée, la motivation saluée, les volontaires remerciés. Puis le lecteur s’est habitué à ces drames qui de l’Afrique à l’Asie se traduisaient toujours par les mêmes images. Des photographes aussi illustres que Sebastien Salgado ont même été accusés d’exploiter la misère humaine.

L’auteur de la série « Genesis » qui sera exposée à Paris l’an prochain, nous reçoit lors d’un colloque sur le journalisme au Grand Palais. Il s’amuse à faire remarquer qu’on lui a retiré sa carte de presse, car moins de 50% de ses publications allaient dans les journaux… Il aime rappeler qu’il s’est offert un appartement à Paris grâce aux revenus rapportés par la couverture de l’attentat contre Ronald Reagan le 31 mars 1981…et pas avec des photos humanitaires.

Ce maître de l’image qui a fini par se rallier au numérique est beaucoup plus qu’un reporter de l’humanitaire. Il a une haute idée de son métier : « Le photographe doit avoir une formation très politique, très sociale… A travers la photo je suis en cohérence avec ce que je pense, avec ma vie, mon idéologie… Je vis une grande explication avec la dégradation de la qualité de la vie… » Et d’évoquer le sentiment de culpabilité qu’avait un photographe britannique face à  la misère du tiers-monde : « Je n’ai jamais eu de complexes en photographiant cela ; j’ai toujours voulu dénoncer, montrer. Je ne suis pas objectif du tout »

Salgado par son œuvre, peut aisément balayer la critique. Elle est pourtant sans pitié parfois. Le photoreporter Kevin Carter, prix Pullitzer en 1994 pour l’image d’un enfant ramassant des grains de riz dans un camp de réfugiés au Soudan sous l’œil envieux d’un vautour, s’est vu traîner dans la boue. Les esprits forts l’ont accusé de n’avoir rien fait pour protéger la fillette. Dépressif, il a fini par se donner la mort.

Les ONG choisissent souvent parmi les photographes les plus réputés car la signature est à leurs yeux aussi importante que l’image. Elles compte également sur la motivation des autres photographes, leur volonté de témoigner. Un reporter comme Manuel Meszarovitch, peu connu pour l’heure,  récolte des fonds grâce aux photos de mariage qu’il réalise aux quatre coins du monde et les utilise pour financer ses voyages. « Je vis dans deux mondes différents, celui des milliardaires et celui des bidonvilles ; la photo de mariage international me permet de m’offrir le luxe de faire de l’humanitaire. Un seul reportage de deux jours peut me rapporter 4000 euros ; Je vais ensuite photographier les bidonvilles de Calcutta où les gens vivent avec 50 dollars par mois ».

A 54 ans Manuel Meszarowitch fait de la photo humanitaire depuis dix ans. Il possède son site et son blog. Il ne fait pas payer ses images et se veut un militant de la bonne cause… Il se présente comme un « témoin des injustices de la terre ». Il aime traiter les sujets qui touchent l’enfance comme le travail des enfants ou les enfants-soldats… Il affirme avoir proposé des reportages à 200 ONG, mais n’avoir obtenu qu’une seule réponse.

La photothèque de Médecins du Monde reçoit au moins une demande par semaine de photographes qui proposent leurs services, mais rarement des sujets. MDM compte surtout sur son réseau de bénévoles pour assurer la couverture de ses activités. Le travail sera rémunéré s’il devient régulier. Agnès Varraine Leca dirige le service des relations avec la presse mais elle est aussi photographe. Elle affiche un éventail d’images qui va de la bataille engagée par les Palestiniens pour obtenir des soins jusqu’à l’épidémie de sida en Tanzanie, en passant par les Philippines et les problèmes de santé chez les enfants d’Asie.

Elle assure qu’à MDM les photographes ont une liberté totale de travail. Ils savent qu’il faut « éviter le trash,  montrer des images de soins, de salles d’attente, les difficultés d’accès aux blessés. Ils ont un message à faire passer ». L’ONG utilise aussi les services de photographes connus comme Paolo Pellegrin de l’agence Magnum. « Le message devient plus simple avec eux ; on recherche une personnalité qui ait un regard et de plus on peut bénéficier d’un large réseau de diffusion ». Dans la production rapportée, 2 à 5 photos sont données à la presse, libres de droit et les hebdos ou les revues ne se privent pas de les exploiter.

Des organismes comme le CICR peuvent se permettre d’avoir une véritable gestion de l’image humanitaire. Frédéric Joli, porte-parole de l’organisation en France confirme que des accords sont passés avec les agences de photo, ainsi que des contrats pour la couverture de situations précises. Résultat : sur 150 ans d’existence, le CICR peut aligner plus de 110.000 clichés. Le plus ancien, daté de 1861 durant la guerre de sécession, représente symboliquement un soldat sudiste blessé, portant secours à un nordiste. A Genève, l’état d’esprit n’a pas changé: « la photo humanitaire est destinée à mettre en images la sanctuarisation du blessé sur le thème : on ne tire pas sur une ambulance. Il faut faire le contrechamp de l’événement et montrer la difficulté des missions médicales » nous dit Frédéric Joli.

Au-delà des images fournies par les organismes officiels, des photographes ont su donner un nouveau souffle à la photo humanitaire comme Didier Lefèvre en combinant image et bande dessinée, une manière habile de faire passer le message auprès du jeune public. Son livre, « voyages en Afghanistan, au pays des citrons doux et des oranges amères » nous renvoie à l’époque des missions mythiques de «Médecins sans Frontières » dans les montagnes afghanes, dans les années 1980, alors que le pays était occupé par 100.000 soldats soviétiques.

Didier Lefèvre n’appartient pas à la race des photographes qui pensent que « la guerre fait de bonnes images ». Il veut montrer autre chose que « des photos bêtement spectaculaires ». Avec beaucoup de pudeur, il parvient à nous faire partager la souffrance des populations, coincées entre les forces soviétiques et les moudjahidines. En alternant photos et BD dans ses deux livres intitulés « le photographe », il nous fait vivre son quotidien à travers celui des Afghans et les épreuves endurées tout au long du parcours à travers les montagnes.

Ses ouvrages ont été un succès mais n’ont guère fait école. Il faut espérer que le genre n’est pas mort avec Didier Lefèvre, disparu à l’âge de 50 ans avec ses souvenirs de vingt années de photographies humanitaire.

Philippe ROCHOT