Quand un gardien en tenue pashtoune poussera la porte de la sombre pièce qui leur sert de cellule, en ce 13 mai 20011,  Hervé et Stephane sauront qu’ils attaquent leur 500 ème jour de détention. Et ils le marqueront d’une pierre noire, comme nous le faisons  pour eux.

Un détenu cherche toujours à garder la notion du temps. Un prisonnier de droit commun compte les jours qui le séparent de sa libération, tandis qu’un otage, qui ne sait pas quand il va sortir, ne peut que faire l’addition des journées sans âme qui rythment sa survie.

            Les ravisseurs ont dû leur confisquer montres et crayons, mais ils gardent à coup sûr la notion du jour et de la nuit. Ils ont pu trouver le moyen de compter les jours avec des cailloux alignés, des traits dans la terre ou des marques sur les murs, pour arriver au total de 500 aujourd’hui. Quand j’étais otages au Liban, en 1986 avec l’équipe de France2 (Normandin, Hansen, Cornéa) nous comptions les jours avec de la cendre d’allumettes écrasée sur du papier journal, jusqu’au moment où nos gardiens ont découvert la combine et cru que nous rédigions des messages codés…

Car la paranoïa est bien le propre des preneurs d’otages. Hervé et Stephane sont sûrement confrontés à cet obstacle qui reste l’une des difficultés majeures de la négociation : la crainte omniprésente pour les ravisseurs de se faire arrêter par les soldats français ou par les hommes du président Karzai, l’impression aussi que la terre entière leur en veut. On dit que les contacts n’ont jamais été rompus mais que les intermédiaires afghans doivent aller chercher leurs ordres à Quetta, Kandahar, Kaboul, et que les groupes de talibans locaux demandent la libération d’hommes dont la tête est mise à prix.

                  Les revendications changent régulièrement. On dit aussi qu’Hervé et Stéphane ont été séparés dans les premières semaines de leur détention. Mais qui croire ? Ceux qui savent ne parlent pas et ceux qui ne savent pas n’ont rien à dire… Faut-il donc condamner cette loi du silence ?

Vingt-cinq ans après ma libération je n’ai pas encore trouvé la réponse à cette question : otages, en parler ou pas ? Il est clair que l’opinion ne doit pas les oublier et ces hommages rendus comme en ce 500ème jour de détention, sont une façon de rappeler à tous qu’ils étaient partis en Afghanistan pour essayer de nous informer sur la situation dans ce pays et les difficultés pour les quatre mille soldats français de se faire accepter par la population afghane.

De même, devons nous montrer à nos négociateurs que leur travail n’est pas inutile et que nous les soutenons. A l’heure d’internet qui permet sans doute aux ravisseurs et à leurs chefs de lire la presse internationale, il faut aussi faire passer le message suivant : les preneurs d’otages se sont trompés. Hervé et Stephane étaient en Afghanistan pour faire des reportages constructifs sur ce pays, expliquer aussi à l’opinion française la cause de ceux là-mêmes qui les ont capturés. Les réduire au silence est une erreur. Ils seront plus utiles pour ce pays déchiré en continuant de faire leur métier que bâillonnés et privés de liberté.

            Hervé et Stephane ont-ils des échos de la campagne de solidarité organisée pour les soutenir ? Un gardien compatissant aura pu voir à la télévision quelques images d’un rassemblement de soutien et pourra dire à l’un d’eux en ouvrant la porte de sa cellule : « j’ai vu ta photo à la télé ! ». Une réflexion qui peut lui redonner l’espoir. Peut-être sauront-ils que pour leurs 500 jours de détention, des rassemblements, des témoignages, des lâchers de ballons ont marqué cette journée. Florence Aubenas, détenue six mois en Irak dit qu’elle a pu voir  le message de soutien d’une chaine française sur un poste de télévision, opportunément placé là par ses ravisseurs…

Hervé et Stéphane savent ils également que Ben Laden a été tué ? Leurs ravisseurs ne seraient pas liés à El Qaïda, mais l’auteur des attentats du 11 septembre était sans doute pour eux une référence. Le traitement infligé aux otages a pu s’en ressentir. Après mon retour de détention, j’ai pu constater que les périodes de mauvais traitement correspondaient aux phases d’échec des négociations, à des attentats ou des bombardements au Liban, en Libye, en Iran..

Il est pénible de compter les jours et les mois quand on est otage, mais il est encore plus dur de voir passer les saisons, toujours extrêmes en Afghanistan : glacial l’hiver, trop chaud l’été. Deux hivers déjà pour Hervé et Stéphane, deux printemps et un nouvel été qui approche à nouveau. Et toujours pas de réponse à la question : quand allons-nous sortir de là ?

On pourrait se rassurer en  disant : ce sont les premières semaines les plus difficiles à passer pour un otage ; ensuite, il apprend à gérer sa vie, à connaitre le comportement des ravisseurs, à jouer sur leurs contradictions. Mais c’est oublier qu’à mesure que le temps passe ils s’enfoncent dans un autre monde, coupés de leurs familles, de leurs proches, de leurs amis, de leur profession et que la réalité sera d’autant plus difficile à vivre quand ils reviendront parmi nous.

Ph Rochot: 13 mai 2011

(écrit pour l’hebdo « Réforme »)